1939

Claire, Ivan et Paula envisagent de partir au Brésil mais Claire ne souhaite pas prendre le même bateau que Paula Ludwig

Le 16 mai 1939 Ivan et Claire obtiennent un visa provisoire de la Préfecture de Police de Paris valable jusqu'au  16 novembre 1939 pour se rendre au Brésil à compléter *** p.522

Télégramme d'Yvan Metz à Claire rue de Condé, Paris 10/1/1939 12h40  MST p.243

Metz 6661 - 11 heures 55

Les rythmes de la "Dichterliebe" d'hier me projetèrent passionnément vers les "Sources de Claire " Ivan

lettre de Claire à Paris à Ivan Goll à Metz 10/1/1939   MST p.243/244

Paris, mardi

10 - 1.39

Mon petit coeur douloureux,

            Ton télégramme bleu a mis fin, vers une heure, à cette matinée grise et inquiète. Il m'a communiqué du sang, du courage et de l'appétit, et je crois donc que je survivrai tout de même à cette semaine.

            Mais lorsque, ce matin, je t'entendis courir enrhumé, dans ton épais pardessus, vers le métro (la rue de Condé m'en renvoyait l'écho), je prévoyais naturellement déjà toutes les formes d'une congestion pulmonaire et je passais les heures à aller et venir dans le quartier, le visage à l'envers, car il ne fallait pas songer à travailler.

            À présent, cela va beaucoup, beaucoup mieux, bien que chaque passage à travers ta chambre nécessite encore toujours toutes sortes de stratégies ; car cela fait mal, de se voir rappeler un poète par des feuilles de papier vert-espérance, couvertes de "petits oiseaux ", et par un carnet d'autobus abandonné, le méchant homme dans le coeur est si bon.

            Mais, Dieu merci, le train est bien arrivé et je n'ai plus qu'à espérer maintenant que ta mère te gave bien et que tu y contribue activement en mangeant des gâteaux .

            Demain matin, j'espère taper beaucoup, grâce à ton aide.

            Quand tu iras te promener, ne choisis pas des régions trop solitaires, il y a tant de racaille, et prends une carne. Et habille -toi chaudement, surtout sur les épaules, - que je caresse tendrement.

            Le merle était là tout à l'heure et il m'a rajeunie. Bientôt, tu recevras le nouveau complet marron, qui rajeunira aussi tes yeux bruns et de la sorte, le printemps finira peut-être par arriver.

Je baise tes chères mains.

Ta

Suzu

lettre d'Ivan Goll à Metz à Claire Paris 11 janvier 1939   MST p.244/245

                                                                       Metz, 11.1 - 39

                                                                       Mercredi soir

Coeur douloureux, toi !

            C'est à toi que revient ce nom, et il faut que tu le gardes, tandis que l'abrupt

Iv ou If me convient plutôt ! Toute la journée déjà, je voulais écrire cette lettre, mais j'étais comme paralysé et ne parvenait pas à m'y mettre. Une sorte de grippe me privait complètement de volonté et d'activité. Après une mauvaise nuit dans la glaciale pièce d'à côté, j'éprouvais une telle peur de me lever... Seule la salle à manger est chauffée, et presque trop, en sorte que c'est une entreprise follement téméraire d'en sortir, pour passer soit dans la cuisine, soit dans les chambres à coucher. On ne bouge plus de l'endroit où l'on est . Alors, le corps et l'esprit sont entièrement rouillés. De plus, on est tout abruti par le poêle.

            Voilà que ma pauvre mère s'est imaginée qu'on doive vivre inconfortablement. Mais ces privations ne sont plus sans lui laisser, à elle aussi, leurs marques : elle a beaucoup vieilli. Son organisme semble s'épuiser  Elle ne dort que trois heures, ses mains tremblent par instants, elle éprouve souvent un point au coeur - cet hiver l'a fortement éprouvée. Mais remarque la différence avec ta mère : pas un mot de plainte, pas une tentative pour améliorer sa situation ; on sera forcé de l'y contraindre ! Je ne puis la laisser plus longtemps seule pendant ces dures semaines, pendant lesquelles elle continue à monter elle même, de sa cave obscure, les seaux de charbon.

            Elle s'est persuadée qu'elle ne peut pas partir, à cause des conduites d'eau gelée et éclatée : elle se fait l'esclave de ses maisons. En outre, la peur l'assaille quelquefois dans cet appartement vide. Elle se relève, la nuit, pour aller voir si tout est bien verrouillé. Dieu merci, la locataire du deuxième étage va bientôt déménager, à ce qu'elle a écrit.

            Malgré toutes les mesures de prudence, ma mère avait encore une grande inondation dans son propre appartement. Le soir, à huit heures, l'eau a jailli dans la cuisine. Elle était tranquillement devant sa radio, et n'a rien entendu. Au bout d'une demi-heure, le corridor, le salon, et même la chambre où elle se tenait, étaient inondés, et elle ne s'en apercevait toujours pas. Dieu merci, les locataires du 3e étage attirèrent son attention en sonnant ; ensuite, elle a épongé le l'eau jusqu'à onze heures du soir et et de tout cela, elle ne nous a pas écrit un seul mot !

            J'ai de grands soucis à son sujet. Il faut que je la persuade de venir à Paris le plus tôt possible. Le climat est épouvantable et elle sort 10 fois pour avoir un quart de litre de lait.

            Cet après-midi, je l'ai emmenée voir le fils de "Katia ", avec Danielle Darieux, et elle m'en a été très reconnaissante. Mais, toute seule, elle ne peut pas y aller ! D'ailleurs, le film est extrêmement mauvais - le principal interprète est John Loder (l'empereur Alexandre II), un idiot parfait, qui ne sait même pas parler le français, une bûche avec un beau visage. Après demain, on donnera " Pension d'artistes ".

            Ta lettre était indiciblement tendre et touchante. Elle m'a donné la force de recommencer à embrasser plus tendrement ma mère, et de t'aimer. Il faut que je redevienne fort, pour te venir en aide, et aussi être plus gai.

            Demain, nous allons au Luxembourg, et par ce temps sombre, cela sera passablement fatigant pour la petite mère.

            Nous t'enverrons une carte de là-bas.

            Je te prends tendrement dans mes bras.

                                                                                              If

lettre de Claire à Paris à Ivan Goll à Metz 11/1/1939   MST p.245/246

                                                                       [Paris, 11. 1. 1939]

Chéri,

Reçu à l'instant ta petite carte, sur laquelle tu ne parles plus de rhume. Le climat du Luxembourg va, je l'espère, te rétablir complètement. En revanche, je vais moins bien, du côté du coeur, je dois continuellement prendre des gouttes, pour pouvoir tenir.

Une nouvelle magnifique : "Marcel Mihalovici termine actuellement une cantate pour baryton, choeur de femmes, la Genèse, sur un texte d'Ivan Goll" - authentique entrefilet de presse. La  "Corneille" hivernale est arrivée encore une fois de et m'a apporté la fiche ci-incluse avec la menace de fermer le gaz dans cinq jours. Je suis inquiète ; ne m'as-tu pas raconté qu'il était payé ?

            Le temps qu'il fait t'est favorable. Je me réjouis de cette température modérée, en songeant à ton séjour dans votre maison glacée.

            Hier, je ne suis pas allée à la conférence, j'étais trop malade.

            Le livre de Carrell est d'une grande envergure, n'est-ce pas ? On en oublie les petits soucis du monde environnant.

            Aime-moi ; je le sens très bien quand tu oublies de m'aimer. Pendant ton voyage, j'ai reçu par deux fois une véritable gifle électrique, - par deux fois, mes oreilles ont bourdonné follement, c'est ainsi que j'ai perçu le courant de ta tendresse. Le soleil brille, je dois rester étendue, et ne puis travailler à rien, j'espère que ça ira à peu près bien, à cinq heures, quand Paolo viendra, et que je pourrai sortir avec lui.

                        Je me jette dans tes bras en fermant les yeux.

                                                                                  Ta Suzu

lettre d'Ivan Goll à Metz à Claire Paris 12 janvier 1939   MST p.246/247

Metz 12 janvier 39

Mon coeur de souffrance,

            Ta lettre de ce matin m'a consumé le coeur. Oh toi, délicate aile de papillon, qui frémit au moindre souffle ! Plus fragile que la graine du Bouton-d'or : comme je veux être bon pour toi, te choyer, caresser et aimer...

            Ne crains donc rien, sois vaillante à nouveau, et interdis à ton coeurde te jouer des tours si lamentables.

            Puisque le tréfonds de ton coeur peut être si fort et si courageux, si virilement circonspect et pensant, le visage de ton oeuvre semble ressembler tout au plus à ta tête, mais jamais à ta poitrine.

            Je pense perpétuellement à toi, et tu devrais le sentir, être très tranquille.

            Ce matin, levé à cinq heures, afin de partir à six heures au Luxembourg.

            Après une bonne nuit, ma mère est tout à fait rétablie, tout à fait redevenue ce qu'elle était, - une femme qui décourage toute pitié.

            À Luxembourg, il y avait tant à faire que nous ne trouvâmes pas une minute pour t'écrire une carte, et ma mère ne voulait en aucun cas rester jusqu'à midi et déjeuner là-bas. Le train partait à 11 heures 31. Nous avons parcouru la ville, au pas de course, jusqu'à la gare.

            Comme tu le penses bien, la magnifique nouvelle au sujet de Mihalovici m'a profondément  réjoui. Mais dans un journal était-elle ?

            Je quitterai donc Metz samedi à 15 heures 30 et arriverai à 20 heures 15 à la gare de l'Est.

            Pour Werfel, c'est tout à fait bien. Si tu es fatiguée, ne viens pas à la gare : je serai près de toi à 20h. 40 , me chargerai de vêtements en cinq minutes, et alors...

            Petite mère te salue, et ne veut pas encore nous laisser fixer une date pour son voyage à Paris.

                        Je t'effleure, te caresse et t'aime.

                                                           Ivan

lettre d'Ivan Goll Paris à Paula Ludwig Paris 3 avril 1939 ImsL p.521 date à vérifier

                                                                       ....En amour ton

                                                                                              Ivan

à traduire ***

lettre d'Audiberti à Ivan et Claire Goll du 3 avril 1939 ***

                        Chers amis,

           Ces temps derniers, je suis allé deux fois chez vous, vous laissant, dans la serrure un petit mot. Peut-être n'étiez-vous pas à Paris. Je vous donnais rendez-vous, et vous n'êtes pas venus. Aujourd'hui, je reçois ce Jean sans Terre qui aura beaucoup de gloire, qui a beaucoup de grandeur, et qui m'enchante, car je suis un peu à l'origine, cher Ivan, de cette révolution prosodique qui s'est accomplie chez toi. Il y a, dans ce "Jean", des pièces de la plus grande beauté. La première poésie, et ce dernier vers qu'elle a, "la force de ma religion" me ravissent. "Le mal de Terre", "Ci-gît Jean s T" sont bouleversants.

Il y a là un ton particulier, une cadence de fièvre apaisée. Le violoneux juif se mêle à la ronde villageoise, mais un peu de l'oreille velue ou du pied fourchu dépasse — mais, c'est peut-être de la corne dorée du luth de David.

Maintenant, une petite réserve. Les trois premières strophes de J s T veille une morte sont admirables. Mais je déplore que tu aies écrit : «Hier déesse immortelle / Dont je fus sacrifié/ Ton cœur et ta cervelle / S'écoulent liquéfiés ». Cela sonne mal, et les deux premières lignes sont embarrassées. Non ?

            Donnez-moi de vos nouvelles.

            Pourquoi ne pas se voir mercredi à midi aux Deux Magots, Ivan ou Claire ou vous deux ?

                        Bien affectueusement

                                               Audiberti

SDdV Aa57 (237)  - 510.299 III

lettre de Claire à Paris à Ivan Goll à Metz 4 avril 1939   MST p.247/248

Chéri,

Ta lettre m'a donné une grande joie : ce qui était entre les lignes et entre les feuillets.

Quelle réception superbe ! On se demande seulement combien de temps devra durer le poulet. Peut-être  la semaine, et la carcasse sera encore servie samedi en bouillon. Je te vois nettement à la table de fête,  louchant sur le poulet et dévorant en pensée ailes et cuisses ; Ainsi vous vous faites mutuellement plaisir : l'un offre le rôti et l'autre n'en mange rien. Plus il en reste, plus tu es rassasié, ô Jean sans chair !

            Hier, je suis allée avec Irma au restaurant chinois de la place de la Sorbonne. La, c'était superbe.. Près de nous, il y avait Kurt Seligmann avec sa femme et un intéressant peintre japonais, que tu connais aussi. Ensuite, Kurt Seligmann nous invita au d'Harcourt et nous fit des récits du monde entier, et Irma fut enchantée de lui et de sa soirée.

            Ci-joint une lettre : "Mesure et Valeur".

            Invite cet homme chez nous pour samedi ou dimanche soir. Non, pas dimanche, car Adèle ne vient pas ce jour-là, et l'appartement n'est pas fait.

            Quel temps ! Le Saint-Quentin est sûrement entouré de Niagara !

            J'ai hérité de ton rhume, un rhume méchant et perfide, et comme ça, je ne suis pas seule.

            Ne m'oublie pas au sujet de Fassnidge !

            J'espère que tu as chaud.

            Le Triolet, son article n'est pas très artistique. Mais j'ai le temps, j'attends ton retour pour ajouter certaines choses à mon essai sur Rilke. J'y ai déjà introduit Valéry et ce que Rilke m'a dit de lui.. Je peux encore prendre, dans une lettre, un passage sur Gide.

            Mais n'y mettre rien de personnel, ça rapetisse tellement tout.

                                               En toute tendresse,

                                                                       Ta Zouzou

lettre d'Ivan Goll à Metz à Claire Paris 5 avril 1939   MST p.248/249

Ma chère Zouzou,

                        J'ai mangé les herbes amères, j'ai bu le vin rouge et chaud accoudé sur le côté gauche, j'ai chanté la chanson du cabri poursuivi par le boucher — et la poularde de trois livres, ainsi que le brochet vert furent excellents. Jamais Maman ne fut plus alerte et plus heureuse. Je profite de ces quelques journées pour lui consacrer une présence gaie et chaleureuse, sans lui dire un mot de nos ennuis.

Ta lettre de ce matin m'a fait grand plais et la soirée Ychou-Séligmann a du être bien attrayante. En ce moment tu es peut-être avec Audiberti et tu n'oublies pas de lui parler de son article de la NRF.

                 Voici encore 100 fr. pour la réception des Fassnidge vendredi. Je pense rentrer, comme convenu, samedi soir à 20h15 où tu devrais venir me prendre à la gare.

J'invite Lion pour dimanche soir à dîner : es-tu d'accord ?

La soleil enchante la vallée de la Moselle et je m'apprête à monter au St Quentin, d'où je t'envoie une branche de cerisier fleuri

                                                                                              ton Ivan

Lettre de Rebecca à Ivan 20 avril 1939

                                                                       Metz le 20 avril 1939,

                                               Mes bien Chers,,

J'ai bien reçu ce matin vos bons souhaits de fête et ainsi que le superbe sac que vous m'avez adressé ; grand merci mais vous avez fait trop bien les choses. Le sac est trop beau ! je serai fière de m'en servir. Oui, comme le disait ma lettre d'hier j'ai cru revenir au reçu du télégramme et je demande à Dieu de n'avoir pas à regretter cette résolution. Ce matin j'ai fait comme je te l'avais dit un nouveau ballot, que je pense expédier à Dinard, il contient duvet, couvertures, manteau de fourrure, et quatre draps... qu'en penses-tu ? Ici on est perplexe, et on se demande s'il faut quitter son chez soi où on est si bien ? Espérons que d'autres nouvelles nous permettront de ne plus vivre dans une anxiété perpétuelle afin d'être plus tranquilles et de jouir du beau printemps que nous avons par ici. Encore une fois grand merci pour vos bonnes intentions et recevez tous les deux mes tendres baisers

                        Rifka

P.S.: Gaby sort d'ici elle vous envoie ses compliments.

Lettre de Rebecca à Ivan 23 avril 1939

                                                                       Metz le 23 avril 1939,

                                   Mon Cher Mig,

Tu seras peut-être quelque peu surpris de recevoir la présente mais ayant quelques détails financiers à te faire savoir, je n'attends pas à te les communiquer de suite : il se trouve dans le paquet que tu sais, deux obligations Arbed à cinq et quart n° 7783 - 1190 de 150 dollars qui d'après la rubrique du journal que je te joins à la présente sont remboursables entre le 20 et le 30 avril donc incessamment. Veux-tu donc faire faire le nécessaire afin que ce remboursement ne soit pas périmé, le délai de présentation étant si court.

            J'ai omis dans ma dernière de répondre à ta question au sujet de 6.000 francs , il est inutile de les déposer au Crédit Lyonnais à mon compte. Conservez-les, ce sera une provision pour les prochains mois.

Ne voulant pas te gâter la joie que tu éprouvais à m'offrir un si joli sac, je n'ai pas cru devoir te dire dans ma dernière qu'à l'intérieur de ce bel objet, le fermoir intérieur de la poche de moire était tombé au fond de cette pochette : comme c'est un objet de prix, passe à la maison d'où il vient et préviens-les de ce défaut. À l'occasion, tu le reprendras pour qu'ils en fassent la réparation.

            Je regrette de te procurer cet ennui mais le sac est tellement beau, il serait regrettable que déjà la pochette ne puisse se fermer.

J'aime à croire que Claire et toi vous vous portez bien , ici le calme est relatif et on espère toujours. Faites-en autant de votre part et en attendant vos bonnes lignes, recevez tous les deux mes affections bien tendres

                                                           Rifka

P.S. j'ai reçu hier la réponse que tu as écrite au sujet des Modderfenten, elle se compose d'un chèque de L 1.4.10 me revenant

Arbed : le bilan qui sera présenté à l'assemblée 28 courant fait ressortir un bénéfice de 40 millions luxembourgeois contre 93 millions dont 5 % soit 2 millions contre 4 millions seront affectés à la réserve légale 40 millions contre 80 millions à la répartition aux dividendes à 160 francs luxembourgeois contre 320 brut et 4000 contre 9000 aux allocations statutaires (anciennes gratifications)

La société rachètera toutes les obligations de l'emprunt dollars US à 5 1/4 % 1927 encore en circulation et qui lui seront présentés du 20 au 30 avril prochain : inclus coupon n° 26 attaché échéance juillet 1939 aux conditions suivantes : par obligation de 600 dollars il sera payé net 23.000 francs luxembourgeois ou 28.750 francs belges et par obligation de 150 dollars il sera payé net 5.750 francs luxembourgeois ou 7.187,50 francs belges.

Lettre de Rebecca à Yvan 5 mai 1939

                                                                       Metz le 5 mai 1939,

                                               Mon bien cher Mig,

                                                                                  

Le 16 mai 1939, Ivan et Claire Goll obtenaient des titres d'identité et de Voyages  de la préfecture de Police de Paris valables jusqu'au 30 novembre 1939 pour se rendre au Brésil.

lettre de Rebecca à Ivan 19 mai 1939

                                                                       Metz le 19 mai 1939,

                                               Mon bien cher Mig,

Ton épître est toujours reçue avec un nouveau plaisir ; ainsi que le fragment du journal que tu y as joint.. Tous mes compliments pour la rédaction de ton article, qui cette fois, est de beaucoup supérieure aux précédents, et j'ai éprouvé une grande surprise en jugeant des progrès qu'avec le temps tu acquiers : continue . Inutile de te dire que je serai à l'écoute le 30, et je me réjouis de pouvoir t'applaudir, même d'ici. Je puis t'annoncer la nouvelle que Gaby a loué son appartement, ce n'est pas d'elle que je le tiens ; voilà quinze jours que je n'ai vu le bout de son nez c'est au café qu'on le raconte et qu'ils quittent Metz complètement pour rejoindreVichy où ils vont fin du mois, pour habiter Paris. Le temps est jusqu'alors très défavorable, il a encore plu ce matin à torrents, l'après-midi semble vouloir être sec ; avec cette humidité il fait très frais, presque froid. Ce n'est guère le temps de schevouoth qui se célébrera mardi soir. J'espère aller au temple comme de coutume d'ailleurs,

            espérant que Claire et toi vous portez bien, recevez ici mes baisers les plus affectueux

                                                                                                                                             Rifka

lettre de Rebecca à Ivan 26 mai 1939

                                                                                              Metz le 26 mai 1939

                                               Mon bien cher Mig,

Les fêtes terminées je m'empresse de te donner de mes nouvelles, elles se sont déroulées comme de coutume, je suis allée au Temple où l'office ne s'est terminé qu'à 11 heures 50, c'est dire si les matinées étaient occupées, les deux. L'après-midi je suis donc allée à Montigny ; Alphonse est souffrant, garde le lit j; e veux espérer que cela se dissipera comme c'est venu, tout à fait subitement : les premiers symptômes m'ont beaucoup allarmée, mais il semble que cela ne se reproduise ( il a vomi du sang) hier il était beaucoup mieux. Je ne doute pas que tu sois très occupé à la veille de la présentation de ta pièce. Inutile de te souhaiter bonne chance. Avec toi je serai heureuse de venir passer un moment parmi vous. Je comblerai ainsi ma solitude, entourée de vos gentillesses. Je vous suppose Claire et toi en bonne santé et très pris. Chez moi grâce à Dieu je me porte bien

                        Recevez tous les deux mes bons baisers

                                                                                  Rifka

Le 30 mai 1939 diffusion de Georg Kaiser : Du matin à minuit (adaptation radiophonique en 7 tableaux d'Ivan Goll sur Radio Paris (Ivan Goll), présentation de Pierre Descaves)

Le texte de cette adaptation, 77 pages, l'exemplaire de Jacques Baumer qui jouait le rôle principal,  est à la Bibliothèque de l'Arsenal référence:  4- YA 2734 Rad. Du matin à minuit.

Rebecca  est venue à Paris chez les Goll du 7 au 30 juin 1939

lettre de Rebecca à Ivan 4 juillet 1939

                                                                       Metz le 4 juillet 1939,

                                               Mon cher Mig,

            Tu seras peut-être surpris de recevoir la présente mais dans notre région règne le pessimisme en plein,. Je viens te demander si je ne devrais pas préparer ce que j'ai de plus précieux et songer à aller vers à climat moins frontières ? Justine m'engage fermement à partir avec eux. La date de leur départ d'ici est fixée au 13 juillet. Il quitteraient Metz à 12 heures 08 pour arriver à Paris à cinq heures ,coucheraient àParis et partiraient vendredi quatorze à 12 h gare Montparnasse pour être le soir à Dinard. Dis-moi ce que tu penses à ce sujet. Je suis perplexe, certes je pensais rester chez moi et ne partir qu'à la rigueur, mais m'entêter n'est peut-être pas intelligent ? Ici la vie continue. Les fraises  coûtent 2 francs 50 au détail, 2 francs par panier et la salade trois têtes pour 1 franc, les légumes en général très abordables. J'ai bien retrouvé mon couteau dans mon sac noir. À l'occasion je te remettrai le tien, utile pour éplucher les légumes. Comment vous portez-vous chère Claire ? Votre malaise est-il disparu avec le régime sévère? Chacun était heureux de me revoir et j'ai retrouvé mon clan au complet. J'espère avoir le plaisir de te lire bientôt. Dans cette attente recevez tous les deux mais baisers bien affectueux

                                   Rifka

lettre de Rebecca à Ivan 10 juillet 1939

                                                                       Metz le 10 juillet 1939,

                                               Mon cher Mig,

            Très surprise de ne pas avoir eu de réponse à la lettre que je t'adressais au reçu de la tienne. Je suppose que la présente se croisera avec la tienne et que malgré ce silence, rien de fâcheux ne s'est produit parmi vous . Je viens de relire ta lettre : oui , je suis d'avis de vendre tous les Reichsbank et ne pas racheter de valeurs allemandes ; car comme tu le dis bien, on ne peut compter sur cette sorte de citoyens qui n'ont aucune parole. Quant au réemploi, je supposais se vous voir arriver bientôt et de vive voix on en aurait causé. Avez-vous décidé votre voyage ? Est-ce celui de Challes qui sera le premier ou celui de Metz ? Autant de demandes de ma part. Chez moi grâce à Dieu, la santé se maintient. Justine m'engage beaucoup à les accompagner à Dinard, moi, si tout reste au calme je préférerais rester ici. Certes s'il le fallait je n'hésiterais pas à quitter mais la situation n'est ni meilleure ni moins tendue : j'attends. Espérant te dire et recevoir quelques réponses à mes demandes, recevez tous les deux, Claire et toi, mes baisers les meilleurs

                                                                                                          Rifka

lettre de Rebecca à Ivan 18 juillet 1939

                                                                                   Metz le 18 juillet 1939,

Mes chers Claire et Mig,

            J'ai été quelque peu surprise en recevant ta missive hier, en lisant, que votre voyage ici n'était pas encore décidé. Je veux supposer cependant que ce ne sont pas des raisons de santé qui vous obligent à ne rien préciser encore chère Claire. Inutile de vous dire que je serai très heureuse de vous posséder ici et que le changement de climat ne pourra, je crois que vous être favorable à tous les deux, la température est plutôt douce en ce moment

            T'ai-je dit, cher Mig,  Edgar est venu m'inviter à la,Brasonila, mais pour raisons de santé, elle n'a pas eu lieu . Pour être agréable à Gaby, j'ai été samedi faire ma visite officielle. Elle est donc repartie ce matin pour Vichy, où elle attend tout son monde là-bas  J'espère que si toutefois vous ajournez votre séjour ici à courant fin juillet ou août, vous m'en préviendrez aussitôt que vous-mêmes en serez fixés, ce qui je suppose ne tardera pas.

            A bientôt donc chère Claire et Mig, recevez en attendant mes baisers bien affectueux

                                               Rifka

lettre d'Ivan Goll  Paris à Paula Ludwig Paris 1 août 1939 ImsL p.522/523

lettre d'Ivan Goll Paris à Paula Ludwig Paris 2 août 1939 ImsL p.523/524/525

lettre de Rebecca à Ivan vendredi 4 août 1939

Vendredi 4 août 1939

Mes bien Chers

            Votre mot reçu hier m'annonçant votre arrivée prochaine pour lundi 7 m'a fait  le plus grand plaisir et je me réjouis de vous revoir surtout Claire en meilleure santé s'il plaît à Dieu. Vous n'avez rien à regretter de ne pas être à Challes , jusqu'alors le temps des plus variables (il pleut si souvent) ne vous procurerait qu'une villégiature relativement agréable. Espérons que ces jours prochains  vous nous apporterez le beau temps, c'est-à-dire le temps de la saison. Donc, convenu votre arrivée pour 12 heures 05 gare de Metz , je crois ? En cas de contre-ordre, un petit mot s'il vous plaît ce que je n'espère pas. À bientôt donc

            en attendant, recevez mes bien affectueux baisers R

                                                           Rifka

P.S. : l'épaule de mouton est à 9 francs ici,  donc cher Mig, ne t'en embarrasse pas. Quant aux questions Reichsbank , je crois que verbalement on décidera plus facilement

lettre de Rebecca à Ivan dimanche 6 août 1939

Metz, le 6 août 1939

Mon cher Mig,

            Je viens de recevoir ton mot m'annonçant un retard de quelques jours pour votre voyage en Lorraine. Je conçois fort bien que chère Claire hésite à quitter son home si sa santé est encore chancelante, car malgré le confort que l'on peut trouver dehors, on n'est pas chez soi. À dire vrai j'ai eu une petite déception parce que, votre arrivée était annoncée pour lundi et comme les magasins sont fermés à-demi, j'avais dû songer à quelques achats, qu'à cela ne tienne. Mais je tiens à te faire remarquer que le délai du 15 août expire la possibilité de l'arrangement Reichsbank, donc en conséquence renseigne-toi au reçu de la présente chez les banquiers allemands, d'abord à Zurich ensuite à Luxembourg pour connaître le prix de la liquidation des 22 restants.. Car sache que la première vente a été très déficitaire mais je crois que tu ne vois pas de même que moi à ce sujet. Donc entendu, écris de suite aux maisons citées plus haut afin que notre revente n'arrive pas après coup.

Bons baisers en attendant de vous revoir ,Rifka

P.S. : Donc agis de suite

À te faire remarquer à partir du 12 les Bourses sont fermées.

Je suis très désireuse de faire le transfert entre question le plus vite possible

Ivan et Claire auraient dû arriver à Metz lundi 7 août à 12h05 mais voyage reporté

Le 8 août un télégramme de Metz annonce à Ivan une fracture du fémur sa mère. Goll arrive par le train de nuit.

lettre d'Ivan Goll à Metz à Claire Paris 9 août 1939   en français  MST p.250/251

                                                                                  Metz 9 août 1939

                                                                                  [mercredi]

Mon cher Ange,

            Ce que j'ai vu ce matin en arrivant brise ma vie. Maman s'est brisé le col du fémur. Je crois que c'est très grave. Non point douloureux, ni dangereux en soi, mais incollable, il me semble.

Le médecin que je suis allé voir dès 9h. que la première et la seule chose, à peu près à faire : est de rester immobile !

Rester immobile, pour ma mère, qui avait le sang d'une salamandre, toujours vive, toujours active. Ne plus courir pour elle va être la plus pénible des épreuves.

Clinique : le médecin, elle y avait pensé ! Le médecin m'a dit que le vrai danger de ces cassures fréquentes chez les vieilles femmes, c'était le brusque changement de vie active et trépidante en immobilité forcée. Ça doit être insupportable. Elle qui courait comme une belette pour une chopine de lait ! Il y a danger de pneumonie après quelques semaines, pour des poumons qui ne s'essoufflent plus, qui ne travaillent plus.

Voilà comment c'est arrivé, le plus bêtement du monde: lundi, déjà à 2h., elle est tombée dans sa chambre devant son armoire à glace. Et que fit-elle ? Elle n'appela au secours, mit un quart d'heure pour se relever, puis se traîna, devine où, au lit ? Non, au Café Excelsior ! Ses amies la ramenèrent en taxi et appelèrent le médecin, qui ne se prononça pas sur le champ, mais il l'a fit radiographier hier matin, là se révéla la cassure.

Eh bien non, la clinique est une formule trop commode. La mettre entre des mains étrangères. Alors qu'aucun soin, aucun médicament ne sont applicables ! Simplement immobilité. La solitude là-bas aurait pour elle un effet désastreux : sans appétit, sans consolation. Alors qu'un fils est là et n'a rien à faire qu'à aller se promener à Challes.

Donc j'ai décidé de rester auprès d'elle, secondé par une femme de ménage. Dans ces conditions, que vas-tu faire ? Ton séjour dans cette maison sens dessus-dessous va être des plus misérables.

Si tu allais seule à Challes, au Château, tant pis. Je ne vois d'ailleurs pas d'autre solution : plus question pour moi de m'y rendre.

Enfin, réfléchis, réfléchissons.

Je commence déjà à expier mes années insouciantes, pourtant pas tellement gaies : voici d'abord les maladies des proches, puis suivront les miennes.

Je suis sur l'autre pente.

J'agite vers toi mon mouchoir en descendant                                               ton Yvan

lettre d'Ivan Goll Metz à Paula Ludwig Paris 9 août 1939 ImsL p.523/524/525

lettre de Claire à Paris à Ivan Goll à Metz 9 août 1939   MST p.251

                                                                                              9 août 1939

Chéri,

            Je suis très bouleversée. La pauvre maman ! Elle qui était toujours si alerte.  ! Une des fractures les plus graves ; comment guérira-t-elle, et quand ? Un bon médecin l'a-t-il radiographié ? Est-elle dans le plâtre ? S'il te plaît, dis-lui qu'après sa guérison, il faudra absolument qu'elle vienne vivre avec nous. Nous ne la laisserons plus seule dans cette maison sombre. Sans doute, pour l'instant, elle devra rester étendue de longs mois. Mais, rue Dupont des Loges, il manque les conditions d'hygiène élémentaires pour un bon traitement. Elle serait beaucoup mieux dans une clinique. Quel souci pour nous tous, mon pauvre petit garçon !

            J'ai reçu ton télégramme alors que je revenais de l'ambassade américaine; le vice-consul m'avait priée par lettre de venir avec les passeports. Il m'expliqua aimablement que, le jour où nous apporterions les billets, nous obtiendrions les visas. Certainement, mais aussi les formulaires blancs; il faudra tout recommencer depuis le début. Enfin, cette question de notre destinée est maintenant totalement résolue.

            J'espère recevoir bientôt des nouvelles détaillées de toi et de l'accident.

            J'ai voyagé avec toi, sans sommeil, toute la nuit. Mon petit garçon aimé, je te prends tendrement dans mes bras et je vous embrasse tous les deux, bien des fois.

                                                                                                          Zouzou

Paula Ludwig à Paris à Ivan à Metz : lettre du 10 août 1939 *** IsmL p.526/527/528

lettre de Claire à Paris à Ivan Goll à Metz 10 août 1939   MST p.251/252/253

                                                                                             

                                                                                                          Jeudi

                                                                                                          [Paris 10. 8. 39]

Bien-aimé,

            Tu ne peux pas t'imaginer de quelle pitié profonde me remplissent ces nouvelles de ta mère. Je remarque à présent aux sentiments que j'éprouve, qu'elle m'est (malgré tout) beaucoup plus proche que je ne le pensais. Et je voudrais que tout soit fait pour lui alléger cette longue épreuve.

            Naturellement, tu resteras près d'elle, et je devrai donc me rendre seule à Challes. Néanmoins, j'aimerais auparavant lui faire une visite. Cela me paraît inévitable, et ce ne sera pas de ma part, un geste conventionnel, mais un geste parti du cœur; il est inutile que ce soit un long séjour, mais je suis certaine que, si pareille chose m'arrivait, elle viendrait me voir. Mais, veux-tu réellement la laisser étendue pendant des mois dans sa sombre chambre, comme au Moyen-Age ? Tu peux prévenir la congestion pulmonaire dont elle est menacée, en l'installant dans une maison de santé, avec jardin. En outre, une fracture ne peut guérir que lorsqu'elle a été réduite par un chirurgien, car sinon, à chaque mouvement (même inconscient pendant le sommeil), les muscles en jeu déplacent les parties osseuses en contact. Voir le Larousse Médical : "Dans certaines fractures, celles de la cuisse notamment, pour lutter contre l'action des muscles fléchisseurs qui tendent à faire chevaucher les fragments, on pratique l'extension avec certains appareils dont les plus usités sont les appareils de Hennequin, de Heitz-Boyer et de Tillaux.  Dans certains cas, il est nécessaire de recourir à l'anesthésie pour permettre la réduction exacte des fragments." Cependant, notre Larousse est de l'année 1912, et de nos jours, un grand chirurgien s'y prend sans doute d'une autre manière. C'est ton devoir d'en consulter un immédiatement et de lui faire examiner Maman. Car chaque fois qu'elle urine, etc....les fragments d'os se déplacent.  Comment cela pourrait-il guérir sans être artificiellement immobilisé ? En outre : il faut qu'elle soit frictionnée, massée tous les jours, pour éviter une atrophie des autres organes. Agis donc conformément à ton époque et non à la sienne ! Si tu la laisses ainsi couchée, elle mourra prochainement. Lorsqu'elle sera dans le plâtre ou dans un appareil, on pourra l'emmener de Metz en ambulance (mais naturellement pas, telle qu'elle est maintenant). Car enfin, tu ne peux pas la laisser périr sous les balles de Hitler.

Pense à la femme de Lindner, qui fut, elle aussi, après sa fracture de la hanche, si abîmée par un charlatan gênois, parce qu'elle alla trop tard chez Sauerbruch. Dans ces cas-là, il faut agir dès les premiers jours. Si son passage à l'Excelsior n'était pas aussi triste, on serait forcé d'en rire.

Ne te plains pas. Némésis, dans la mythologie, ne poursuivait pas seulement les parjures. Ne m'as-tu pas juré, l'an dernier (comme il y a une semaine), sur la vie de ta mère, de ne plus voir P. L. ? Ta santé et la sienne dépendaient de tes actes. Pourquoi restes-tu ici ? Le démon de P. L.  nous a apporté en un an, beaucoup de malheur. Ma maladie de cœur, les passeports, l'épuisement de ta mère. L'ombre de cette femme est très noire. Que Dieu lui pardonne !

Je suis toujours avec toi, je t'embrasse ainsi que Maman.

                                                                                                          Zouzou

lettre d'Ivan Goll Metz à Paula Ludwig Paris 11 août 1939 ImsL p.529/530

lettre de Claire à Paris à Ivan Goll à Metz 11 août 1939   MST p.253

                                                                                              [Paris vendredi 11. 8. 39]

Cher coeur,

            Un triste matinée : pas de lettre de toi, temps gris, mauvaises nouvelles. Avant-hier chez Chardonne, Delamain aussi bien que Müller ont refusé à cause de la forme épistolaire du roman *. Il m'a conseillé de l'offrir à Plon, qui pourrait plus facilement l'imprimer à frais d'auteur, puisqu' il a sa propre imprimerie., Poupet, qui part ce soir, me reçoit le matin à 11 h. Suis complètement découragés et sans force. Mon coeur s'arrête.

            Voici un formulaire de la Société des Auteurs, qui est à remplir.

            Toutes les personnes à qui je raconte l'accident de ta mère sont d'avis qu'avec une véritable fracture, on ne peut pas faire trois pas, encore moins aller jusqu'à l'Excelsior. Il faut que le médecin 'ait "monté un bateau", dit Monsieur Henry. Et sa femme m'a raconté que son grand-père, s'étant brisé le fémur à quatre-vingts ans, ne put plus faire aucun mouvement, fut tout de suite mis dans le plâtre, et survécut encore huit ans, après que la fracture eût été guérie en six mois. Il ne peut donc s'agir chez Maman que d'une fêlure ou de quelque chose d'autre.

            Consulte donc un chirurgien ! Envoie-moi les petits oiseaux de ton écriture ; si demain matin je ne les trouve pas sous la porte, je pourrai difficilement vivre tout le jour.

                                               En tout amour.

                                                           Ta Zouzou

* Il s'agit du roman "La passion selon Jean" , écrit et dactylographié entre janvier 38 et juillet 39 qui sera publié à New York aux Editions de la Maison Française en 1941 sous le titre "Le Tombeau des amants inconnus".

lettre de Claire à Paris à Ivan Goll à Metz 11 août 1939   MST p.254

                                                                                                          [Paris 11. 8. 39]

Petit coeur,

Trouvé à l'instant ta lettre, comme je revenais de chez Plon. Le meilleur remède pour mon coeur malade. Tout de suite, ça va mieux. Je ne pourrais sans doute plus tenir longtemps dans l'appartement. Le mieux serait que j’aille vous rejoindre. Peut-être dimanche, ou lundi ? Que conseilles-tu ?

            Ne cherche pas querelle au destin ! Maman aurait pu se blesser encore bien plus gravement. L'essentiel, c'est qu'elle ne souffre pas physiquement. Déjà une grande faveur. N'a-t-on toujours pas consulté un chirurgien ?

            Ai téléphoné tout à l'heure à Mihalovici, mais il n'était pas là. J'essaierai plus tard

Poupet ne voulut rien savoir du compte d'auteur. Il dit que Plon ne le fait jamais et que j'aurais ainsi encore moins de chances d'acceptation. Réponse à la rentrée.

            Par contre, Chastel, à qui j'ai téléphoné, a été ravi des imprimés offerts aux frais de l'auteur. Dès que le comité de lecture se réunira (début septembre), il fera lire le manuscrit en premier lieu et me fixera alors, cinquante manuscrits attendent déjà ce comité de lecture. En encourageant !

            Je tourne de-ci de-là, et je te vois surgir dans tous les coins, "le Lorrain volant", "Jean sans Terre", et je suis triste comme un petit chien qui a perdu son maître. Je me tiens debout dans ces coins, attends, écoute à la porte si tu ne viens pas : un peu égaré et mouillé de pluie. Je n'ai pas encore appris, depuis vingt ans, à manger sans toi, à rire et à vivre sans toi. Il est maintenant trop tard pour l'apprendre. L'école fermera bientôt.

                                   Je t'aime, que Dieu me vienne en aide, je ne puis faire autrement.

                                                                       Ta Zouzou

lettre d'Ivan Goll à Metz à Claire Paris 12 août 1939  en français  MST p.254/255

                                                                                  Metz 12 août 1939

                                                                                  10H. du matin

Mon Angelette,

Ta lettre m'a fait beaucoup de peine ce matin. Cet échec chez Stock est bien pénible. Et tes autres démarches me laissent rêveur..

Aussi ne prolonge pas inutilement en séjour à Paris. Tu vas devenir tout à fait neurasthénique. Fais immédiatement et mâle et pars.

Si tu te décides de Metz, c'est demain à 13 heures 35 mais réfléchis encore : tu vas de nouveau perdre ici des journées précieuses. Et quelles fatigues : déballer, remballer.

Quand partiras-tu pour Challes ? tu sais que vers le vingt-quatre, tes journées rouges reviennent.

            Il faut que tu y sois avant. Sans cela, ce serait le 1 septembre, bien tard.

Puisque tu descendras au Château, autant y aller tout de suite. Tes préparatifs sont les mêmes. Ensuite tu reviendrais par Metz. Maman ne t'en voudra pas.

            Avec cette tension politique, ne vaut-il pas mieux en finir immédiatement avec Challes ? Le 28 août, les nuages recommenceront à s'amonceler.

            Voici encore 150 francs pour ton voyage. Ton train pour Chambéry part à 7 heures 30 de la Gare de Lyon, et arrive à 15 heures 40

            Prends un billet aller et retour valable quarante jours, en 2 ème cela doit coûter 350 francs.

            Peut-être, lorsque tu auras fini ta cure, Maman ira mieux, et nous pourrons songer à faire ensemble un grand voyage.

            Prends courage, je sais qu'il est difficile de partir seule, mais il le faut cette fois. Il en serait de même dans huit jours, si tu devais partir d'ici.

            Pas de sentimentalité. Inutile de faire une visite de convenance à Maman, elle t'en dispense.

            C'est d'ailleurs moi qui aurai eu le plus à souffrir de ton absence, je ne peux pas bouger de la maison, de peur qu'on sonne : le médecin ou une visite... Tantôt, c'est le vase de nuit qu'elle demande, tantôt du café...

            Dans ces conditions, tu partirais donc lundi matin.

            J’espère que cette lettre te parviendra encore ce soir +, je la porte à la gare pour le train de midi

            Mais enfin à une tu décideras toi même.

            Télégraphie-moi ta décision.

                                   Je t'embrasse

                                                           Ivan

+ Non, elle ne peut en aucun cas te parvenir ce soir ; c'est pour cela que j'envoie le télégramme de 11 heures 30, afin que tu fasses tes préparatifs.

.

lettre de Claire à Paris à Ivan Goll à Metz 12 août 1939   MST p.254

                                                                                                          [Paris samedi 12. 8. 39]

Très cher,

Reçu ta lettre ce matin et ton télégramme vers 1 H. La visite du second médecin est très rassurante, bien que je ne crois pas non plus que quatre semaines d'immobilité suffisent, pour guérir une fracture à cet âge là.

            L'argent me fait grand plaisir, car je vais encore aujourd'hui chez le coiffeur (toute ébouriffée comme je le suis de nouveau), et j'ai aussi acheté un costume de bain, étant donné que j'ai l'intention de partir lundi pour venir vous rejoindre.

            Challes est maintenant impossible. Jusqu'au 25 août, toutes les mansardes du Château sont retenues à des prix élevés. Je sais cela d'expérience. Et aussi, je hais l'animation. Il s'agit donc d'attendre un peu. Si je ne télégraphie plus, je serai partie lundi à 1h.35; viens alors me chercher à la gare.

            Aujourd'hui est arrivée La Revue du Rhin avec la critique et avec ton poème "La Cathédrale de Strasbourg", si beau qu'il m'a arraché des larmes.

            Quelle grandeur digne de Villon dans la tristesse, et cette fin :

                                   Et je réclame

                                   Ton doux baiser

                                   Grande Madame

                                   Pour m’apaiser

Quel grand poète tu es ! et comment ne t'aimerais-je pas !

            Ton éternelle élève t'embrasse avec fierté et admiration

                                                                                  Zouzou

lettre d'Ivan Goll Metz à Paula Ludwig Paris 14 août 1939 ImsL p.530

lettre d'Ivan Goll Metz à Paula Ludwig Paris 21 août 1939 ImsL p.531/532

lettre d'Ivan Goll à Paula Ludwig Paris 25 août 1939 ImsL p.533/534

Télégramme d’Ivan à sa mère 25 août 1939

                                   Madame Kahn

                                   Clinique l’Espèrance

                                   Rempart Thiebaut

                                               Metz

            Espoir  attends un jour pour évacuation        Patrons           hélas

            Adieu

                                   Mignon

Ivan à sa mère, à bord du Veendam 25 août 1939

                                                Veendam

                                               En rade à Southampton

                        Ma chère Rifka,

            J’ai été arraché à cette terre  lorsque le bateau partir du port d’Europe.

Que va-t-il advenir à cette merveilleuse France ? Et je pense à toi, chère maman, qui peut-être aujourd’hui samedi, as fait un voyage infernal pour te plonger dans la paix d’un autre havre ?

            Je pense à toi, je pleure, je suis si triste – et je voudrais déjà tant pouvoir revenir !

Vers toi , dans tes bras !

            Dans 4 semaines, s’il n’y a pas la guerre .

            Il faut l’espérer, des journaux le disent encore ce matin . et mon cœur le crie.

            Je t’embrasse bien fort !

            Je t’aime, maman !

            Excuse mon départ, il le fallait. Puisqu’il me fût possible !

                        Bonne santé !  Grand courage !

                                   A bientôt

                                               Ton  chéri

                                                           Mig

                        Et Claire t’embrasse en pleurant

SDdV 510.311 F

25 août 1939 : Ivan et Claire Goll quittent la France depuis le port de Boulogne à bord du Veendam, bateau Hollandais qui  les mène à New-York le 6 septembre 1939.

Paula Ludwig devait partir fin août au Brésil où vivait sa sœur Martha et Nina Engekhardt

lettre d'Ivan Goll Southampton à Paula Ludwig Paris 26 août 1939 ImsL p.534/535

à traduire **

lettre d'Ivan Goll New-York à Paula Ludwig Paris 13 novembre 1939 ImsL p.535/536

à traduire **

Du 13 au 16 novembre Yvan et Claire essayèrent d'obtenir leur changement de visa auprès du Consulat Général de France à New-York mais ils restèrent ensuite sans

à  préciser après traduction

lettre d'Audiberti à  Claire Goll datée 11/12/1939 [à vérifier]

                        Chère, chère amie,

            J'arrive de Marseille, je repars pour Marseille, mais; entre temps, je trouve votre télégramme, et je connais toute ma honte et tout mon remords. Pardonnez-moi, Claire, de ne plus pouvoir aimer, comme ils le méritent, et comme je le mérite, mes amis. La vie, de plus en plus, m'apparaît atroce.

Comment jamais plus pourrons-nous tirer quelque joie de nous-mêmes et de ceux que nous aimons quand des créatures à notre ressemblance, avec un corps comme le nôtre, souffrent ce qu'on souffert les incendiés de Marseille et les malheureux de Berlin et de toute l'Allemagne. Je suis si faible et si petit. Je ne puis rien. Je ne puis qu'augmenter, par ma propre détresse, le niveau de l'émotivité générale, l'aptitude du monde humain à la souffrance.

            Je sais votre tendresse, Claire, et combien mes silences, mes absences ont pu vous sembler peu amicales. Je suis pris, déchiré, tenaillé - par les besognes, la famille, ce terrible sommeil toujours insatisfait, ce poids d'organes et de grippe. Mais rien ne saurait me faire oublier mon amie, ma très grande amie Claire

                                                                Jacques

            

SDdV Aa54 (232)  - 510.299 III

                                                           1940

8 janvier 1940 lettre  de Goll à  Clark  Mills (1ère  de 33 lettres  passionnantes

                                                                       New  York,  8  janvier 1940

                                   Mon  cher  Clark  Mills

                                   Vous  venez  d'entrer  en  bourrasque  dans  une

                             petite   chambre   et   de   l'emplir  de   vos   multiples

                            voix,  visages et visions. Vous m'apparaissez  maintenant

                           de  l'intérieur ,  et  si  palpable  et  si  présent, que  cela

                           me  rappelle  dans  l'ordre  spirituel ,  votre  enthousiaste

                           et   trépidante   première  visite  chez moi,  le jour  de  Noël.

                                   Merci  pour  tout  ce  bouquet  de  poèmes ,  fait

                          de   bien  différentes  sortes  de  fleurs  et   de  parfums.

                          Je   distingue  dans  votre  poésie  plusieurs   courants ,  aussi

                          forts  aussi  dynamiques  les  uns  que  les  autres,  et  je

                          comprends  immédiatement  pourquoi   vous  me  disiez ne  pas

                          encore  connaître  votre  véritable  voie.  Mais  ce  qu'il  y  a   

                          de  sûr ,   vous  vivez   partout  dans  le  réel  domaine  de 

                          la   poésie ,  et  ,     que  vous  vous  engagiez ,   vous  ne

                          pouvez  vous   tromper.

                                   Lequel  de  vos  poèmes   préférer  ?   J'y  découvre

                          trois  tendances  :       vous  êtes  contemplatif  et  visuel

                          dans    „ The   beggars "  qui   me   semble  être  une  admi -

                          rable  réussite   et  qui  a  des   qualités  rilkéennes .

                           J'aime   le   fougueux   et   visionnaire  „ Casalina  ",

                          et   j'ai   un   faible  pour   votre  „ Elegy  "  toute  mystique

                          et   empreinte  d'un  halo  cosmique .

                                   Ce  sera  un  plaisir  pour  moi  de  traduire quel -

                          ques   pièces ,  en  commençant  par    „ The   beggars "

                          qui   me   sont  chers   aussi   à   cause  de  la   Place

                          Edmond   Rostand ,    je   passais  presque  tous

                           les  jours,   en  montant  de  la  Rue  de  Condé  vers

                          l'Observatoire .  Si  j'y  passais  maintenant ,  je  la

                          verrais  avec  vos  yeux .

            SDdV

Note Ivan Goll à Claire New  York,  MST p.258

Note Ivan Goll à Claire New  York,  MST p.258

                                                           10h30

                                                           [New York]

Chérie

Je vais à la banque.

Si Roditi téléphone, écoute d'abord ce qu'il dit, puis, s'il veut venir, dit que j'ai attendu son appel, et que maintenant je suis en ville - déjeuner impossible.

N'invite pas Goffin pour demain mais pour un autre jour avec l'éditeur.

Téléphone à Wittenberg

                                   Toujours

                                               I.

Note Ivan Goll à Claire New  York,  MST p.259

                                                           10h45

                                                           [New York]

Chérie,

Il fait si beau.

Je vais au Prospect Park et chercher du pain. Mais ne touche pas à ma chambre. Je la ferai moi-même. Ne te fatigue pas

                                               I.

Note Ivan Goll à Claire New  York,  MST p.259

Note Ivan Goll à Claire New  York,  MST p.259/260

Note Ivan Goll à Claire New  York,  MST p.260

Ivan Goll New-York à Paula Ludwig Paris  7 février 1940 ImsL p.537

                        Ma chère Paula

Grande surprise pour moi d'apprendre que tu n'étais plus à St.Malo. Alors que c'est dans cette ville que je t'ai envoyé toutes mes lettres de Noël, de Nouvel-An et de 5 janvier. Je me demande avec inquiétude maintenant si tu as reçu ces envois qui comprenaient parfois des billets de dollar. Et je serais triste si tu étais restée sans nouvelles à toutes ces dates mémorables.

Mais grande joie pour moi aussi d'apprendre que tu habites de nouveau dans ta petite chambre, près du poirier, du merle et du jardin du Luxembourg qui est beau et grand par toutes les saisons.    

Tu es devenue une sage, et dans les profondeurs du malheur tu sais toujours trouver une étincelle de bonheur, comme une étoile dans la nuit. Quel plaisir pour moi de correspondre maintenant avec toi dans cette langue : ta lettre-enfant m'a fait rire aux larmes, elle était touchante.

Je savais que Friedel deviendrait un grand artiste, et rien ne pourra l'en empêcher. Dans la plus petite chambre, il trouvera à s'exprimer. Et qu'il suive les traces de Van Gogh, voilà une révélation.                                    

Je joins à cette lettre un de mes nouveaux poèmes qui te montrera que je reste le même partout, sur tous les continents, malgré toutes les tempêtes.

Je joins aussi 1 dollar comme d'habitude

et tous mes baisers      

                                               Ivan

SDdV

9 février 1940 lettre  de Goll à  Clark  Mills

                                                                       New  York,  Feb 9, 1940

                        Mon  cher  Clark  Mills

                        Quelle désillusion  pour  nous  tous,  que  vous  ne

            serez  pas  des  nôtres  demain !  Les  Seligmann  et  nous,  avions

            organisé  une  petite  soirée  pour  vous  fêter  !  la  Pâques  est

            encore  loin.

                        Nous  avions  aussi  des  choses  importantes  à  discuter,

            au  sujet  du  volume .   D'après  les  calculations,  le  tout  n'en

            vaudrait  pas  la  chandelle, comme  on  dit ,  si  je  ne  publie

            qu'un  poème ; „ J.S.T.  nettoyé  par  le  vide."  Tout  en  beau 

            papier ,  cette  publicité , ces  gravures  pour   ces  quelques

            strophes  !  m'ont  dit  les  libraires.  Il  faudrait  au  moins

            3  poèmes,  c'est  un  minimum.

                        Je  vous  envoie  donc  mon  tout  dernier  poème  :

            „ Jean  sans  Terre  traverse  l'océan "  qui  plaît  beaucoup

            à  mes  amis,  et  qui,  je  crois,  aura  aussi  vos  suffrages.

            C'est  le  poème auquel  je  travaillais, quand  vous  étiez  ici ;

            je  crois  vous  en  avoir  parlé.  S'il  n'était  pas  de la  série 

            des J.S.T. , je  pourrais  aussi  l'appeler :  „ Le  Transatlantique

            désenivré ".

                        Depuis  que  vous  m'avez  avoué  que  vous aimez  être 

            bousculé  ,  que  l'accumulation  du  travail  vous  stimule , –

            et  je  connais  cette  tension  d'activité,  c'est  vrai  pour  moi

             aussi     je  n'ai  plus  aucune  gêne  à  vous  demander

            de  traduire  ce  poème très  vite    puisque  tout  est  suspendu

            à  cela !    Ce  ne  sera  pas  une  tâche  facile ,  je  le

            reconnais ,  mais  un  exercice  salutaire ,  excellent   pour 

            moi  aussi .  Je  suis  bien  de  votre  avis  qu'une  traduction

            devrait  dans  bien  des  cas  être une  sorte  de collaboration,

SDdV

14 février 1940 lettre  de Goll à  Clark  Mills

                                                                       New  York,  Feb 14, 1940

                        Mon  cher  Clark  Mills,

                               Il  m'arrive  une  aventure  étonnante ,  qui

            se  rapporte  d'ailleurs  à  la  question  de  la  traduction

            poétique  en  général.

                        Dans  le  miroir  grossissant  de  votre  traduction,

            j'ai  revu  mon  propre  poème  à  distance ,  et  j'ai  été

            amené  à  jeter certaines  parties  à  la  refonte.

                        Ainsi  les  trois  dernières  strophes  m'ont  paru

            d'un  esprit  et  d'une tonalité  très différents  du  reste, comme

            greffées sur  un  arbre  d'une  autre  espèce. Je  les  ai

            finalement  supprimées  et  remplacées  par  une  seule 

            nouvelle  strophe, qui,  je  crois,  forme  une  fin  beaucoup 

            plus  naturelle.

                        D'autre  part  le  dernier  vers  de  la  strophe  8

            „ Without  beginning ,   without  end  ” donnait  à  celle-ci

            un  accent  contraire. Je  l'ai  changé  comme  vous  verrez.

                                   Et  en  général ,  j'ai  beaucoup ,  beaucoup

            changé .  Et  en  changeant ,  c'est  beaucoup  moins  à  votre

             texte  que  je  m'en  suis  pris,  qu'au  mien.  Vous  allez

            le  voir , et  vous  n'en  serez  sûrement  pas  fâché   ,  je

            suppose.

                        Dans  mon  avant  dernière  lettre ,  je  vous  avais 

            envoyé  mes  applaudissements  enthousiastes  – après  avoir

            entendu  lire  votre  traduction ,  si  gracieuse,  si  rythmée ,

            d'une  langue  si  fine.

                        Mais,  en  me  penchant  sur  le  texte ,  il  en  a 

            été  autrement :

                        Je  suis  un   maniaque  du  mot.

                        Comme  tel ,  j'ai  été  affligé  de  ne  pas  retrouver :

            „ le  poison  de  la  lune ”    „ la  ville  d'amiante 

               Ni  d'alcalin  ni  de  métal 

               Sans  Graal  sans  Baal  ” etc. ” etc.

                        Et  alors  j'ai  eu  l'audace  d'essayer  de  les  remettre

            dans  votre  texte,  et  je  crois,  y  avoir  bousculé  beaucoup

            de  choses.  Je  crains  surtout  avoir  nui   à  la

            fluidité  du  rythme  anglais ,  en  sacrifiant  aux  „mots”.

                        Dites-moi  ce  que  vous  pensez  de  tout  cela ,  aussi

            franchement  que  je  le  fais  ici.

SDdV

14 février 1940 double dactylographié lettre  de Goll à  Clark  Mills

                                               New  York,  February 14, 1940

                                               616  West  11  3th  Street

            Mon  cher  Clark  Mills,

                               Il  m'arrive  une  aventure  étonnante,  qui se  rapporte 

            d'ailleurs  à  la  question  de  la  traduction poétique  en  général.

                        Dans le miroir grandissant de votre  traduction, j'ai  revu mon propre 

            poème à distance, et j'ai été amené  à jeter certaines  parties  à  la  refonte.

             Ainsi  les  trois  dernières  strophes  m'ont  paru d'un  esprit  et  d'une to -

            nalité  très différents  du  reste, comme greffées sur  un  arbre  d'une  autre

             espèce. Je les ai finalement supprimées et remplacées  par  une  seule  nou-

             velle  strophe, qui,  je  crois,  forme  une  fin  beaucoup plus  naturelle.

                        D'autre  part  le  dernier  vers  de  la  strophe  8„ Without  beginning ,

              without  end  ” donnait  à  celle-ci un  accent  contraire. Je  l'ai  changé comme

             vous  verrez.

                     Et  en  général, j'ai  beaucoup,  beaucoup changé. Et en  changeant,  c'est    beaucoup  moins  à  votre texte que je m'en suis  pris,  qu'au  mien.  Vous  allez

            le  voir, et  vous  n'en  serez  sûrement  pas  fâché,  je suppose.

                 Dans mon  avant  dernière  lettre,  je  vous  avais  envoyé  mes  applaudisse-

            ments  enthousiastes    après  avoir entendu  lire  votre  traduction ,  si 

            gracieuse,  si  rythmée, d'une  langue  si  fine.

                        Mais,  en  me  penchant  sur  le  texte ,  il  en  a  été  autrement :

                                               Je  suis  un   maniaque  du  mot.

            Comme  tel ,  j'ai  été  affligé  de  ne  pas  retrouver :

            " le  poison  de  la  lune " ,  " La  ville  d'amiante ", Ni  d'alcalin  ni  de  métal "

               Sans  Graal  sans  Baal  ” etc. ” etc.

                        Et  alors  j'ai  eu  l'audace  d'essayer  de  les  remettre dans  votre  tex -

            te,  et  je  crois,  y  avoir  bousculé  beaucoup de  choses.  Je  crains  surtout

             avoir  nui   à  la fluidité  du  rythme  anglais ,  en  sacrifiant  aux  "mots".

                        Dites-moi  ce  que  vous  pensez  de  tout  cela,  aussi franchement

             que  je  le  fais  ici.

SDdV

16 février 1940  lettre dactylographiée de Clark  Mills à Goll

Dear  Ivan  Goll,

                        Thanks  for  the  new  version  of  Jean  sans Terre ; it  is

a  great  improvement  over  the  first,  I  think,  I  have  already  done a

rough  draft  of  it,  and  as  usual,  a  few  difficult  points arose.  Here

thery  are :

                        I. Partout je plante ma forêt de hampes. The dictionary

gives a  number of  meaning for hampes. I don't have a clear  picture of

the  image.

                        2. Regrettes-tu  les rouges Salamine ? Salamine is listed

as a Greek  island. What does the plural mean ? And  why  "rouges" ?

                        3. Le Tétanos de Terre à  Thalatta. I  don't find this

word in the dictionary

Do you know the English equivalent ?

                        4. Do you object if  I  change the  word  vérole  in the

translation ?  It  sounds absurd in the line in English.

                        5. Entre les terres au-delà des Temps. Le temps  here

times  or  weathers, and should one read,  " je  rêve entre  les Terres..."

or  " nos amours provisoires entre  les Terres... " ?

                        I  hope  this  does seem too much  trouble to elucidate.

Also, if you  cara  to send back  à copy of  the English version of JST

cleansed by the void, with  your suggestions,  I shall do my best with  it.

                        Now did  the  versions of  Chansons Malaises strike you ?

                        I  send  best wishes to Madame  Goll and  to  yourself.

                                                                       Hastily,

                                                                       Clark  Mills

SDdV

20 février 1940  double de la lettre dactylographiée de Goll à Flora Diaz-Parrado ***

                                                           New  York,  N. Y.  (U.S.A.)

                                                           616  West  113  Street

                                                           Feb. 20, 1940

            Chère  Amie,

            En  novembre  dernier,  vous  nous  écriviez  que  peut-être

vous  viendriez  à  New York,  peut-être  aussi  vous  retourneriez

en  Europe –  mais  il  y  a une  troisième  possibilité,  c'est

que  vous  resteriez  dans  votre  charmante  île  natale.  Claire

et  moi ,  nous  pensons  et  espérons  que  vous  avez  choisi  cette

troisième  éventualité, car  cela  nous  permettra  de  vous  revoir

bientôt.

   Car  nous  pensons  venir  à  la  Havana  sous  peu. Simplement

comme  passants,  et  sans  doute  pour  ne  rester  que  quelques 

jours.  Voici  comment  :  Nous  sommes  venus  aux  Etats - Unis

avec  un  simple   visitors   visa ,   et  nous  avons  fait  depuis

les  démarches  nécessaires  pour  immigrer.  Cela  est  facile,

puisque  je  suis    en  France,  et  que  le  quota  est  libre

pour  ce  pays.  Tous  les  papiers  nécessaires  ont déjà  été

envoyés  au   Consul  Américain  de  Havana, et  nous  attendons

incessamment  sa  réponse.

      Si  elle  est  favorable,  ce  que  j'espère, un  autre  problème

se  pose :  le  visa  de  visiteur  pour  Cuba  Nous  sommes  venus

en  Amérique avec  un  "titre  de  voyage"  français ,  étant  de

"nationalité  indéterminée".  Mais  la  validité  de  ce  titre

était  limitée  au  15  Novembre  1939, et  depuis,  le  consul

français  à  New York  a  refusé  de  le  prolonger  ou  de  le  renou-

veler, un  décret  le  lui  interdisant.

            Voici  donc  la  difficulté  qui  surgit  :  comment  obtenir

un  visa  de  courte  durée  pour  Cuba ?  On  nous  dit  qu'avec  une

bonne  recommandation  des  autorités  cubaines,  le  consul

de  New York  nous  les  donnera. Pouvez-vous  faire  quelquechose

pour  nous ?  Nous  espérons  dans  votre  bienveillante  amitié.

Si  nous  ne  pouvions  pas  entrer  à  Cuba,  pour  un  séjour  très

court  seulement,   la  situation  pourrait  devenir  inextricable

pour  nous,  car  notre  permis  de  résider  en  Amérique  expire

le  18  avril ,  et  nous  perdrions  en  même  temps  les  1000  dollars

que  nous  avons  déposés  en  entrant.

      Et  d'autre  part,  nous  nous  réjouissons  tellement  de

voir  enfin  cette  île  féerique  que  vous  nous  avez  tant  vantée,

sa  nature  luxuriante  et  sa  population  si  entraînante .  Ce

voyage  nous  est  promis  comme  un  beau  rêve:  voulez-vous nous

permettre  de  le  réaliser  et  être  l ' ange  aux  portes  de ce

paradis ?

            Claire  vous  écrira  avec  son  style  poétique.

                        Croyez  à  la  très  sincère  affection  de  votre

SDdV

23 février 1940  lettre  manuscrite de Goll à  Clark  Mills ***

                                               New  York,  Feb. 24, 1940

            Mon  cher  Clark  Mills,

                Nos  lettres  se  sont  croisées, pendant  Washington ' s 

Birthday.La  vôtre  m'apporte  la  réjouissance  nouvelle  que 

vous  déjà   mis  sur  pied  la  traduction  de  " JST  traverse 

l'Atlantique " :  réponse  à  la  mienne .  Dwight  Macdonald

s'en  réjouira.

            Voici  la  réponse  à  vos  questions :

                1) Une  forêt  de  hampes : le  bois  d'un  drapeau  =

            le  mât  qui  supporte  un  fanion.

                        Signification du  vers :  partout  mes  mâts  couvrent 

            la  surface  des  mers.

                 2) Regrettes-tu les rouges Salamine ? –  Regrettes-tu les 

            anciennes  batailles  navales, comme  celle  de    Salamine

           (ou   Salamis, en  grec et  peut-être en anglais) où  Thémis-

            tocle remporta la victoire sur les Perses. Rouges = sanglantes

            Même  signification  pour " les  Armadas ".  Ces  batailles 

            fournissent  à  la  mer  ses  meilleurs " repas ".

                3) Le  Tétanos  de  Terre  à  Thalatta :

            Tout  simplement  le  mot  grec  qui  signifie  la Mer.

                        Signification  de  la  strophe:  Les  terriens  tous les

             habitants  de  la terre, infectés de  maladies  de  la  terre,

            dont  la  plus  violente  et  la  plus  dangereuse  est  le 

            tétanos , bacille qui se trouve dans le crottin des  chevaux.

            Ainsi  les  malades  de  poussière  apportent"(prière de 

            traduire littéralement),  par  exemple 

                                   "To  Thalatta  the  earthy  Tetanus "

                     J'oppose partout  la  Terre –   origine  de  tous  les  maux

            ( à  commencer  par  la  naissance)  pour  Jean  sans  Terre   

              à  la  Mer  qui  représente  ici  l'évasion  par  l'Amour

            ( destructeur)  d'abord,  par  la  mort  ensuite,  qui  est

             fatale  et  purifiante  et  libératrice.

                   Les  vivants  craignent  la  mort,  qui   est  peut-être

             un  bienfait :  ainsi  les  Gens  de  Terre  craignent  de 

            devenir des  Gens  sans  Terre  ( des Jeans   sans  Terre).

                        Mais  le  destin  est  péremptoire.

                La  Terre qu'ils  fuient  (involontairement) devient

            le germe de tout mal, de toute maladie, incorporée

            4)dans  la  poussière : "tétanos", " vérole" (mais oui, vous 

            pouvez  pendre  autre  mal,  si  vous  voulez)  " peste ",

            "la  haine dure  des  rochers ",  "  les  rives  rancunières ".

            En  même  temps  je  décris le  déclin  de  l' "homo

            occidentalis" et  je  lui rends,  pour  l'atmosphère  poétique,

            son  premier visage, modelé par l'histoire et  la  mythologie 

            grecques.

            5) " Nos  amours  provisoires  entre  les  Terres "  :

            la  traversée  rapide  sur  l'Océan - amour - néant,

            entre  les Espace  au-delà  des Temps.

                " Essaient  de  déboulonner  mon  armure" :

            détruire  les  tissus  de  mon   corps,  la   chair étant considérée

            comme l'armure qui défend l'homme intérieur, l'âme, 

            contre  l'amour - la mort  :  le  "baiser  profond".

                        Je  n'ignore  pas  que  la  traduction  de  ce  poème

            représente une  tâche difficile, très  courageuse ? Vous  vous 

            y lancez  à  corps  perdu,  et  je  vous  applaudis. Ne

           craignez  pas  de  me  demander  la  signification  de

            tout  ce  qui  vous  échappe. Allez  y  de  bon cœur et d'un

            pas intrépide. En  retour,  ne  m'en  veuillez  pas, si  je 

            n'accepte  pas  toutes  vos  formulations,  et   je vous 

             suggère  ensuite  une autre interprétation.

                        Je  crois  qu'une  telle  traduction  peut  être  une

            collaboration  entre  l'auteur  et  le  traducteur   

            dans  les cas  heureux    celui-là  n'est  pas  mort 

            et  possède un  peu  la  langue  nouvelle.

                        Si  vous  voulez,  envoyez-moi  simplement  d'abord

             une ébauche .           

                        D'autre  part,  si  vous  avez  besoin  de  matériaux 

            pour    une     Introduction ,  je  suis  tout  à  votre 

            disposition.  A  Noël,  j'ai  peut-être  été  trop  peu

            loquace.

                        Mais comme je vous sens  proche  dans  ce travail

            commun,         je  vous  serre  sur  mon  cœur

                                                                       Ivan Goll

SDdV

24 février 1940 double dactylographié brouillon (?) de la lettre  de Goll à  Clark  Mills

                                               New  York,  Feb. 24, 1940

            Mon  cher  Clark  Mills,

                Nos  lettres  se  sont  croisées, pendant  Washington ' s  Birthday.

            La  vôtre  m'apporte  la  réjouissance  nouvelle  que  vous  avez 

            mis  sur  pied  la  traduction  de  " JST  traverse  l'Atlantique " ,

            tandis  que  la  mienne  vous  annonçait  que  celle - ci  serait

            la  bienvenue  chez  Dwight  Macdonald.

                        Je  m'empresse  de  répondre  à  vos  questions :

                        I) hampe : bois  du  drapeau  = mât  décoré  d'un  fanion.

                        Signification du  vers :  partout  mes  mâts  couvrent  la  surface

                        des  mers.

                        2) Salamine :  =  Salamis  en  grec  et  sans doute  en  anglais.

                        La  fameuse  bataille navale    Thémistocle  remporta  la  victoire

                       sur  les  Perses .  Rouges  =  sanglantes . Autre  bataille  navale :

                        " les  Armadas ".  Ces  batailles  fournissent  à  la  mer  ses  meilleurs

                        " repas ".

                        3) Le  Tétanos  de  Terre  à  Thalatta :

                        Simplement  le  mot  grec  qui  signifie  la  Mer.

                                   Signification du  vers :  Les  terriens . Les  gens  de  terre

                        ( dans  " terrien "  se  trouve  " rien ") sont  les  porteurs  de  toutes 

                        les  maladies  de  la  terre,  dont  la  plus  violente  et  la  plus 

                        mortelle  est  le  tétanos,  bacille  qui  se  trouve  dans  le  crottin

                        des  chevaux.

                                   Ainsi  les  "malades  de  poussière "apportent" ;

                                               "To  Thalatta  the  sarthy  tetanus "

                        en traduction  littérale , j'imagine.

                                   Dans  tout  le  poème, la  Terre –   origine  de  tous  les  maux

                        ( à  commencer  par  la  naissance)  pour  Jean  sans  Terre    est

                        opposé  à  la  Mer  qui  représente  ici  l'évasion  par  l'Amour

                        ( destructeur)  d'abord,  par  la  mort  ensuite,  qui  est  fatale

                        et  purifiante  et  libératrice.

                                   Les  vivants  craignent  la  mort,  qui   est  peut-être  un

                        bienfait :  ainsi  les  Gens  xxxx  de  Terre  craignent  de  devenir

                        des  Gens  sans  Terre  (Jeans   sans  Terre).

                                   Mais  le  destin  est  péremptoire.

                                   La  Terre contient le germe de tout mal, de toute maladie,

                        incorporée à  la  poussière : "tétanos", " vérole" (que  vous  pouvez

                        remplacer  par  autre  chose,  si  vous  voulez)  " peste ", "la  haine

                        dure  des  rochers ",  "  les  rives  rancunières ".

                              C'est  en  même  temps  la  description  du  déclin  de  "homo

                        occidentalis" , auquel,  pour  l'intensité  poétique,  je  rends

                        son  premier  visage,  modelé par  la  mythologie  et  l'histoire

                        grecques.

                                   5) " Nos  amours  provisoires  entre  les  Terres "  :

                                   5) "Nos  amours  provisoires  entre  les  Terres" :

                        la  traversée  rapide  sur  l'Océan-amour-vie, entre  les

                        continents  territoriaux,  au-delà  de l'Espace  et  des

                        Temps.

                                   Prière  de  traduire  aussi  verbalement  que  possible.

                                   " Essaient  de  déboulonner  mon  armure" :

                        essaient  de  détruire  les  tissus  de  mon   corps,  la   chair

                        étant considérée comme l'armure qui défend l'homme intérieur,

                        l'âme,  contre  l'amour-mort  :  le  "baiser  profond".

                                   Je  n'ignore  pas  que  la  traduction  de  ce  poème  est

                        une  tâche  très  difficile ,  très  courageuse ?  Vous  vous  y

                        lancez  à  corps  perdu ,  et  je  vous  applaudis.  Allez-y  de

                        bon  cœur,  d'un  pas  intrépide.

                                   Ne  craignez  pas  de  me  demander  la  signification  de

                        tout  ce  qui  vous  échappe.  En  retour,  ne  m'en  veuillez  pas,

                        si  je  n'accepte  pas  toutes  vos  interprétations,  et  si  je

                        vous  en  suggère  ensuite  d'autres.

                                   Si  vous  voulez,  envoyez-moi  simplement  d'abord  une

                        ébauche .  Je  crois  qu'une  telle  traduction  doit  être  une

                        collaboration  entre  le  poète et  le  traducteur    dans  les

                        cas  heureux  et  rares où  celui-là  n'est  pas  mort  et  possède

                        quelque  peu  la  langue  étrangère.

                                   D'autre  part,  si  vous  avez  besoin  de  matériaux  pour

                        une  Introduction,  je  suis  tout  à  votre  disposition.  A  Noël,

                        j'ai  peut-être  été  trop  laconique.

                                   Mais comme ce travail commun m'exalte !  Comme je vous

                        sens  proche  !

                                               Je  vous  serre  sur  mon  cœur

SDdV

1 Mars 1940 double dactylographié lettre  de Goll à  Clark  Mills

                                               New  York,  March  1,  1940

            Mon  cher  Clark  Mills,

  J'ai  été  ravi  de recevoir  le  "rough draft" de  votre

traduction  de  "JST  traverse l'Atlantique".  Il valait

mieux m'envoyer d'abord cette ébauche. Mais peut-être.

Ainsi que je vous l'ai suggéré  dans  ma  dernière  lettre,

une collaboration commune nous permettra-t-elle de mattre

sur pied une traduction  tout-à-fait adéquate, même avec

rimes.

         Je me suis penché sur votre texte, ainsi que sur le

poème précédent :  laissez-moi encore une nuit de travail :

je vous enverrai demain ou après-demain les rectifications

ou embellissements que j'ai à vous proposer.

     En attendant,  suivant votre désir,  je me suis efforcé

de mettre sur pied un aperçu général  des  3  Livres de Jean

sans Terre, de son  "philosophical background" etc.  En tant

qu'auteur, j'étais un peu gêné de préciser des points  que

j'eus préféré  entendre confirmés par  un commentateur :

mais je me suis laissé guider par les nombreuses critiques

qui ont déjà paru sur le poème – critiques dont je joins

d'ailleurs quelques extraits à mon commentaire.

   Maintenant, je pense que vous avez tout ce qu'il vous

faut pour écrire rapidement cette Préface que demande

Dwight Macdonald.  Préface que d'ailleurs on pourra peut-

être utiliser plus tard pour le Livre des traductions,

si vous lui donnez tout de suite l'ampleur voulue.

     Après  vos travaux sur Mallarmé, le symbolisme et le

surréalisme, vous xxxxxxxxxxx  êtes on ne peut plus qualifié

pour prononcer un verdict.

            Croyez-moi bien amicalement vôtre

SDdV

7 Mars 1940 double dactylographié lettre  de Goll à Clark  Mills

                                               New  York,  March  7,  1940

            Mon  cher  Clark  Mills,

            Et puis, voici vos deux traductions : celle de "Landless

John  crosses The Atlantic" est  tout-à-fait magnifique,  à

l'unanimité des voix des amis auxquels je l'ai montrée.

J'ai toutefois fait quelques changements qui sont plutôt

des modifications de mon texte que du vôtre. Ainsi que je

vous le disais dans ma dernière lettre, cette traduction

devient une collaboration fructueuse.

            J'ai accepté votre texte –   pour vous, pour moi et pour

Dwight Macdonald     avec les changements suivants :

            Strophe 2, j'ai rétabli "kursaals d'or"  pour  deux raisons :

d'abord  parce que je ne sais pas si "spa" vaut mieux, "Spa"

étant plutôt une ville d'eau qu'une plage,  et aussi  pour

maintenir intact l'image des "vaines boutiques du sentiment".

            Str.  3,  Vers 2 :

                        "Why  are you  drawing me  towards your  chouches"

pour  conserver  le  temps  présent,  et  pour  supprimer  "outward"

qui me  semble  inutile.

            Str.  6,  Vers 3 :

                        " I  plant  my  wood  of  masts  from  shore  to  shore"

pour  conserver  le  temps  présent,  et  l'image  de  la  forêt  de

mats ". Peut-être  préférez-vous  : "forrest of the masts" ?

            Str.  8,  Vers 1 :

j'aurais aimé :

                        "You  rue the red  banquet of  Salamis ?"

mais  peut-on supprimer le  "Do (you) " dans  une  question ?

            Str.  9

est complètement changée  dans le texte  original :

            Voici les bateaux montés du Tartare

            Pleins  de vivants dont la mort avorta

            Qui t'apportent leur poussière et leur tare

            Le tetanos de terre à Thalatta

en anglais :

            But  see  the  great hulls  rise teeming  with  lice

            With  passagers grown  out  of  Tartarus

            All sickened  with  the  blasphemy  they  carry

            The  earthy  tetanus  to  Thalatta

            Str.  14

ne me  satisfait  pas  en  français mais  je  ne  peux  pas

la  changer pour  le  moment. Par  contre, en anglais, je

crois  avoir  trouvé  beaucoup mieux.  Ce n'est pas  une

correction  de  votre  traduction, c'est  une  nouvelle 

version :

            Adopt  o  sea  queen  all  this  landless  host

            Wo  have  no  blade  of  grass  nor  sprig  of  thyme

            Nor  chest  not  stove  nor  lark  nor  cloud  nor  ghost

            Nor  even  the  small  tree  of  loneliness

            Dans " Landless John  cleansed  by  the  void "

j'ai dû  faire  des  transformations beaucoup plus profondes,

parce que l'emploi  de la  rime, auquel  je  vous avais entraîné,

vous avait forcé parfois d'altérer le  texte dans  un  sens  qui

n'était  plus  le  mien. C'est donc  moi  le  coupable. Ne  m'en

veuillez donc pas  de  vous  soumettre ici  une  autre  version

qui  comprend  aussi  de  sensibles  changements  dans  le  texte

français.

            D'abord, pour  commencer par la  fin,  j'ai  complètement

supprimé  les  3  dernières  strophes  et  je  les   ai  remplacées

par  une  seule  qui  donne,  je crois, au  poème  une  unité  plus

complète.

            Voyez  l'ensemble. Un  commentaire  est  inutile. Vous

m'avez  donné  donné  la  structure  essentielle, dans  laquelle

j'ai  rétabli  ou  ajouté  des  images qui  me  sont  chères.

Sans  doute, mes  vers n'ont  plus la musicalité des  vôtres,

parce que  mon  oreille  n'est  pas  un  instrument  anglais .

Aussi,  je  vous  prie d'y  faire  à  votre  tour  les  transformations

qui  vous  paraissent  nécessaires.

            Dès  que  j'aurai  votre  réponse  et  la  préface, je porterai

le  tout à Dwight Macdonald.

            J'ai assisté  au  combat  intérieur que  Seligmann  a  livré

à  son  démon. C'est  un  artiste  inquiet  qui  cherche  son

chemin  frénétiquement  dans  la  nuit  des temps.  Mais  je

conserve  tous  mes  suffrages  au  premier  dessin.

SDdV 818 052

Ivan Goll New-York à Paula Ludwig Paris  13 mars 1940 ImsL p.538/539

                        Ma chère Paula

Depuis ta première lettre écrite en français, qui était si drôle et si touchante, je n'ai rien reçu de toi et je vais trois fois par semaine chez Cook. Cela ne me semble pas naturel. Toutefois j'espère que cela n'est imputable qu'à des difficultés de transmission : et que tu es toujours en bonne santé et en aussi bonne disposition d'esprit qu'à ton retour de Saint-Malo.

Je ne sais toujours pas si tu as reçu les différentes lettres que j'avais envoyées avant le 1 janvier à St Malo, et je serais bien triste si elle(s) étaient perdues.

Voici le 3. printemps que tu passes en France, et les arbres du Luxembourg doivent déjà avoir des bourgeons, et à leurs pieds, dans le gazon, les crocus qui te rappellent les pentes d'Ehrwald.

D'ailleurs voici de nouveau un printemps noir, et la date du 13 mars est fatale. Il y a 2 ans, les Viennois pleuraient, comme aujourd'hui les Finnois. Les peuples sombrent dans le néant. Et il y a 5 ans exactement, te rappelles-tu ma prédiction, le même jour : « Si  aujourd'hui ils n'agissent pas, toute l'Europe va à la ruine. »

Aujourd'hui à New-York comme ailleurs, les gens pleurent.

Comme tu vois, l'océan n'est pas si grand, et le battement des coeurs est resté le même. J'ai de nouveau l'impression d'un profond déchirement dans ma chair.

Rien n'a changé en moi. Partout Jean sans Terre me poursuit. Partout aussi j'emporte ton image. Et je sais que ton visage a conservé sa grandeur, rehaussée encore par tous les malheurs de cet hiver.

Que devient Friedel ? Peut-il continuer à peindre ? Quel dommage si le génie qui sommeille en lui, devait être étouffé !

Je n'ai malheureusement plus eu de nouvelles non plus de Nina, ce qui m'étonne beaucoup ? En principe, je crois que tu pourrais partir : mais obtiendra-t-elle les visas pour vous deux ?

Dans sa lettre, elle semblait assez confiante.

A pâques je cueillerai une anémone pour toi. Mais aujourd'hui nous avons encore de la neige et de la glace, dans les jardins comme dans les coeurs

Je t'embrasse bien fort

                                                                                  Ivan

(sur le bord gauche)

Je t'envoie aujourd'hui 200 Frs par envoi postal

mettre  au  clair  le brouillon  et la longue  lettre dactylographiée

envoyée à Clark ou  non ???

15 Mars 1940 double dactylographié de la lettre  de Goll à  Clark  Mills

                                   New  York,  March  15,  1940

            Mon  cher  Clark  Mills,

    Et  voici  une  autre  surprise :  je n'ai  pas  eu

de  repos,  j'ai  pensé  qu'il  fallait aussi  mettre

en  rimes  la  traduction  de  " Landless  John

crosses   the  Atlantic "  pour  obtenir  une  homo -

généité  relative,  et  voici  le  résultat.

    J'espère  que  vous  ne  serez  ni trop  effrayé

ni  fâché.  J'ai  employé  votre  texte  autant

que  possible,  et  j'espère que  malgré  tout

je  ne  l'ai  pas  alourdi.

   Dites-moi franchement ce que vous en pensez.

Pour  ma  part,  je  crois  que  cette "collaboration"

dont  je  vous  parlais  dans  ma  dernière  lettre

est  fructueuse.

   Je n'ai  point  de  nouvelles  de  vous  depuis

quinze  jours.  Vous  êtes  certainement  accablé 

de  travail. Mais  j'espère  vous  lire  bientôt.

            Croyez-moi  bien  amicalement  vôtre

SDdV

22 Mars 1940 double dactylographié de la lettre  de Goll à  Clark  Mills

SDdV

22 Mars 1940  lettre  de William Carlos Williams à Goll

SDdV

26 Mars 1940  lettre  de Goll à William Carlos Williams

SDdV 510 D 21

28 Mars 1940  lettre  de William Carlos Williams à Goll

                                   March   28, 1940

Dear  Goll :

            You  will have  to  blame your  good Wife  for  anything

I have  said  and  done

SDdV 

29 Mars 1940  double  dactylographié de la lettre  de Goll à sa  mère

                                                                       29 mars 1940

Ma chère Rifka,

            Mon anniversaire a très bien commencé ce matin : puisque 3 lettres de toi sont arrivées, juste à point, celle du 23 février et du 4 mars, ainsi que la lettre par avion du 12 mars. Toutes trois m'apportent des vœux qui, je le sais et je le sens, viennent du cœur et me comblent de joie, mais par dessus tout elles m'apportent l'assurance que tu es en bonne santé et que ta jambe est si bien rétablie que pour un peu, tu vas te remettre à trotter comme autrefois. Au fait, c'est bien ce que la radiographie m'avait suggéré : ton fémur n'était pas complètement brisé mais fêlé à plusieurs endroits, et la chose capitale, c'est que les os ne s'étaient pas déplacés ? Ainsi tout a pu se remettre plus facilement. Certes, je ne doute pas qu'il faut que tu continues à faire attention.

            Tu me dis que tu habites "dans un jardin" : dois-je comprendre que tu habites le rez-de-chaussée ? Ce serait merveilleux. Mais même s'il n'en était pas ainsi, nous sommes heureux, Claire et moi que tu puisses enfin comprendre ce que c'est de jouir de la nature, de regarder pousser petit à petit les herbes et les fleurs. Tu découvres soudainement ton amour pour la création de Dieu et pour l'essence de la poésie ? Cela aussi est fait pour me ravir. D'ailleurs, je me rappelle, avec quelle sollicitude tu soignais tes géraniums, sur la fenêtre de ta cuisine.

            Et maintenant, le 30 avril, cela va être ton tour : ton anniversaire pour un cycle Claire te l'a déjà annoncé sur une carte, nous avons envoyé le renard que nous avons acheté à bon compte, en automne dernier. J'espère qu'il arrivera à bon port. J'ai signalé sur un formulaire pour la douane que c'est une fourrure déjà porté, usagée. Tu n'auras qu'à dire la même chose. Elle vient de Claire. J'espère que tu n'auras pas d'ennuis.

            Et puis voici une autre grande nouvelle. Les lois d'Amérique ne permettent aux visiteurs comme nous qu'un séjour maximum de 6 mois. Mais comme il est impossible de retourner au pays en ce moment, il nous faut sortir des frontières, aller dans un pays voisin, ne serait-ce que pour quelques jours, puis ensuite nous pourrons de nouveau revenir pour un nouveau bail. Nous sommes donc forcés de faire ce que font des milliers d'autres, nous allons faire un petit tour à Cuba, l'ile la plus rapprochée et nous y resterons le temps qu'il faudra, et puis nous reviendrons ici.

Nous laisserons d'ailleurs la plupart de nos affaires à New York, chez des amis, où nous comptons revenir, avec tout une moisson d'impressions qui nous permettront d'écrire des articles qu'on nous demande. Notre séjour à Cuba dépendra du travail que nous pourrons y fournir. Là, comme ici, d'ailleurs, on est très friand de littérature française, et nous pourrons sans doute y faire quelques conférences.

            Pour nos relations, il n'y aura rien de changé. Cuba n'est pas plus éloignée de la France que New York - des avions transportent tous les jours le courrier d'un pays à l'autre. Tu peux continuer à nous écrire à notre adresse de New York, notre courrier nous suivra, ou bien, mieux encore, m'écrire directement à l'adresse suivante :

Monsieur Ivan Lang, Américan Express Co.

La Havane (Cuba)

            Et puis, en attendant, qui sait, les choses auront changé dans le monde, et nous pourrons peut-être songer à un avenir plus calme. Ton petit jardin français nous attire beaucoup.

.           Nous étions invités hier soir à une soirée de poètes, où il y avait beaucoup de noms réputés en Amérique. A minuit tapant, tous se sont mis à chanter en cœur : "Joyeux anniversaire ! Joyeux anniversaire !" Je ne sais pas qui les avait prévenus. C'était très touchant.

            Bientôt paraîtront mes poèmes traduits en anglais.

            J'ai été satisfait d'apprendre que tu as fait un petit cadeau à Francine. Mais n'en reste pas là. Il faut continuer dans cette voie. Ne va jamais chez eux les mains vides. Apporte-leur tantôt des bonbons, tantôt un gâteau, tantôt des fleurs. Pour cuire ta soupe, il faut du feu. Pour entretenir l'amitié, il faut susciter l'intérêt des autres par de petits présents. C'est humain. On n'a rien pour rien, ici-bas. Que ton argent te serve au moins à avoir des jours agréable. Ne crains pas d'en dépenser plus. Je te le répète, tu en auras toujours assez.

Reçois de Claire et de moi nos plus affectueux baisers

2 avril 1940 lettre de William Carlos Williams  à Goll

                                               avril  2.  1940

                        Dear Goll :

                                   Yes, please  wait  before

                        unday  any  tranlations  of many

                        work  of  France.

                                         your  letters

                                                           you  retourn

                        from  Cuba   before                :  I

                        could,  that  is, rush in  to  New  York

                        before  Thursday  for  a

                        tolle    -   but

                                   I '    finals  translating   the

                        Jean  Sans  Terre and  Sund  it  to

                        you  at  ihre  Cuban   adress  -  Them

                        you  instructs              to  do

                        with      .  Bon   voyage  .

                                               Sincerely

                                               WCWilliams

                        à rectifier  et  à  traduire

                                              

Le 3 avril 1940, Ivan et Claire Goll quittaient New-York pour Cuba, vivaient à La Havane avant de revenir à New-York le 21 mai 1940 où ils habiteront jusqu'en mai 1947 au 136, Columbia Heights dans Brooklyn, New-York

8 avril 1940 lettre de C B à Goll

                                               UNIVERSITY  OF  CALIFORNIA

                                                      DEPARTMENT  OF  FRENCH

                                                                 BERKELEY

                                               Cher  Monsieur,

Ivan Goll La Havane à Paula Ludwig Paris  25 avril 1940 ImsL p.540/541

Chère Paula

Je suis maintenant à Cuba

PS. Je m'aperçois maintenant que j'aurais du t'écrire en français. Tant pis.

Salue Friedel et donne-moi de ses nouvelles.

De Nina aussi je n'ai plus rien entendu

à traduire

28 avril 1940  Ivan Goll La Havane à Paula Ludwig Paris  ImsL p.541 à 543

Ma chère Paula

Tu seras sans doute très étonnée d'apprendre que je me trouve maintenant à Cuba. J'ai été obligé de m'y rendre par la loi américaine. Je n'avais qu'un permis de 6 mois pour résider aux Etats-Unis. Ensuite, j'ai du sortir, pour pouvoir y rentrer de nouveau et pour immigrer réellement. Ainsi dans cinq ans, je pourrai devenir citoyen américain.

Voilà comment les hasards de l'histoire ont conduit Jean sans Terre sur cette île qui pourrait être le paradis si les hommes avaient un peu de bon sens. Mais ils sont stupides partout. Ici la nature est abondante et généreuse et pourrait facilement nourrir tout le peuple. Mais il y a des injustices grotesques

Je n'ai jamais vu autant de misère qu'à la Havane : autant de mendiants, de nègres presque nus, obligés à mendier.

Pourtant, toute l'année, la terre produit des fruits miraculeux, étranges, magnifiques. On a 3 bananes pour 1 sou. Il y a le marney, un fruit rouge comme de la viande et aussi nourrissant. Il y a le guanaba, comme de l'ice-cream. Le caïmito comme une crème à la vanille. Sans parler du mango, plus connu. La vie ici-bas pourrait être si belle, si les hommes pacifiques avaient su imposer la paix.

Mais dans ce rêve bercé par les vagues bleues de l'Océan, où, en avril, nous avons 30 ° de chaleur et tout le monde se promène en blanc — sous le bruit frais des palmiers et des bananiers qui montrent leurs membres érotiques de proportions immense —  les petits nègres passent et crient les titres des journaux, les malheurs quotidiens de l'Europe, le martyre des peuples hypnotisés, le démembrement de la Scandinavie, prélude à tant d'autres catastrophes.

J'aimerais m'enfoncer dans le soleil et dans le sable.

Mais les soucis me tracassent. Sans nouvelles de toi et de Friedel depuis des mois, je ne sais ce que vous êtes devenus

Je suppose cependant que tu continues à vivre dans cette petite chambre, philosophiquement, avec ton merle et ton poirier. L'hiver aura été dur. Puis le printemps est venu. Et je lis dans les journaux que Paris est plus doux, plus paisible que jamais, que les gens donnent des bals, et que les tulipes au Luxembourg, ainsi que les "éléphants blancs" des carrousels, ont leurs anciens attraits.

C'est très bien, tout cela.

Je souhaite que tes amis aient assez de temps pour venir te voir, et que toi, tu aies assez de temps et de santé pour écrire les poésies de sagesse et de maturité, qui devraient un jour échoir dans ton cœur si douloureux.

Je n'ai pas de nouvelles de Nina. Mais ma dernière lettre s'est sans doute perdue; et elle ne m'a jamais répondu. Je resterai ici encore un mois, puis je retournerai en Amérique du Nord. A mi-chemin du Brésil: il ne m'est pas possible d'y accéder !

Je t'embrasse

                                                                                                                      Ivan

Adresse :

Hotel Plaza

La Havane

(Cuba)

12 mai 1940 double de la lettre de Goll à Sazia  (épouse de Jean Booss)

SDdV

22 mai 1940, lettre  manuscrite d'Ivan à sa mère

                                   22 mai 1940

             Ma chère Rifka,

                        Je suis rentré à New-York hier, à mon ancienne adresse.

La situation en Europe a vite tourné au tragique, et toute l'Amérique suit avec angoisse le dénouement de ce drame.

Que ce sera-t-il encore passé quand tu recevras cette lettre ? Aujourd'hui, c'était la chute d'Arras...

Dans ces circonstances nous avons jugé qu'il valait mieux quitter La Havane et revenir à notre port d'attache. Nous avons obtenu tout ce que nous voulions à Cuba, et maintenant nous sommes immigrés régulièrement aux Etats-Unis, et nous pourrons un jour devenir citoyens américains.

            D'ailleurs, nous avons passé là-bas des semaines éblouissantes dans un pays paradisiaque, fêtés par des douzaines d'amis, encensés par de nombreux articles de journaux!

            Le 9 mai au soir, le "Cercle des Amis de la Culture Française" nous avait consacré une soirée où Claire et moi, nous avons lu des poèmes et des morceaux de prose, après qu'un orateur eût tracé un panorama de l'ensemble de notre production littéraire.

            Je t'écris cette lettre par avion, afin que tu la reçoives plus vite : et je t'envoie par lettre régulière une photo de moi, prise à La Havane, ainsi que quelques extraits d'articles sur nous.

            J'avais bien reçu à La Havane aussi, tes deux lettres du 8 et du 21 avril qui étaient pénétrées de calme et d'espoir. Tu me parlais de ton jardin, de tes petites promenades et de tes soucis avec les maisons.

            Mais depuis, que de catastrophes - et comme les soucis ont pris un aspect plus tragique !

            Je souhaite que ces lignes te parviennent et te trouves en bonne santé. Au moins, dans ton petit coin tu sembles en sûreté et une vieille dame comme toi n'a pas grand chose à craindre d'événements qui la dépassent..

            Nous ici essayons de nous organiser dans l'attente d'on ne sait quoi, et nous sommes heureux d'être en bonne santé et de pouvoir t'envoyer nos baisers comme toujours

                                                                                              Mig

Paula Ludwig s'enfuit de Paris vers Bordeaux  début juin devant l'avance des troupes de Hitler. Elle resta deux semaines dans le camp d'internement de Gurs à partir du 21 juin 1940 et quand les troupes hitlériennes entrèrent en zone occupée, elle partit en voiture pour Marseille où elle séjournera plusieurs mois dans un espace pour réfugiés  32, rue de Hesse

à traduire car ceci est une approximation

2 juin 1940 lettre de William Carlos Williams  à Goll

                                                 June 2.  1940

SDdV

17 juin 1940 de Manuel Altolaguirre à Goll

                        Mi querido Ivan !

Recihi? la traduccion de T. P. " Juan sin Tierra " en español aparecerá dentio ?

de tres semanas. Pronto terminaré la revisioñ del texto castellanoy de acuerdo con

T. P. lo imprimiré en "El Ciervo Herido". Disculpe mi silencio, no puedo ? escrivir

a nadie, solamente lo hago ? dar una noticia, como muy ?, la de  ? libro.

Concha y yo pensanos ? en Claire et Ivan con mucho cariño.

            Un abrajo de

                        Manolo

Ivan à sa mère 8 juillet 1940

             Ma chère Rifka,

                        Avant-hier, j'ai reçu ta lettre du 31 mai et malgré son ancienneté, elle m'a fait plaisir en me rassurant sur ta santé. J'espère qu'elle a continué de se maintenir depuis, et que tu acceptes avec sérénité les volontés du destin. Depuis plusieurs semaines, nous n'avons ici, en Amérique, aucune nouvelle directe de France, de sorte que je ne peux me faire aucune image de ton existence actuelle. Il m'est impossible d'imaginer quelle est ta situation, mais je pense que pour toi, personnellement, elle n'a pas beaucoup changé. Tu as pu être heureuse d'avoir un toit sur la tête, pendant que toute une population errait sur les routes de France. Mais maintenant ?

Nous nous somme réinstallés à New-York, mais à une autre adresse, que tu trouveras en tête de cette lettre. C'est un agréable petit appartement de deux pièces, donnant sur le port, avec une vue fort jolie, et un peu moins cher que le précédent. Nous avons renoué toutes nos anciennes relations, et attendons de pied ferme ce que l'avenir nous réserve. Personne au monde ne peut savoir,  de quoi demain sera fait. Comment vont tes voisins, les Alphonse et les Gaby ? J'ai été heureux que la fourrure t'ait fait tant plaisir, et je t'envoie les meilleurs baisers de nous deux

                                   Mig

30 juillet 1940 : lettre de Jacques Maritain à Goll

New York City

            30 Fifth   Avenue

                                               30 juillet 1940

                                   Cher Ivan Goll,

                        Je viens de regarder mes papiers, et je ne trouve rien

qui puisse faire un article sans des remaniements que je n'ai pas le

temps de faire en ce moment.  D'autre part, j'ai eu tant d'occasions

déjà  de    constater  qu ' entre  un  périodique  en  projet et le même

périodique réalisé il  peut  y  avoir des différences dont les fondateurs

ne sont pas responsables, et qui tiennent à des circonstances accidentelles

que je préférerais, je vous l'avoue, avoir vu  un ou deux des premiers

numéros pour savoir  si  je puis  précisément  collaborer  comme je le

désire  à  la  revue  projetée. Autant une revue française publiée ici

est  désirable,  autant  la  moindre  erreur  d ' aiguillage  risque

d ' entraîner  des  malentendus  qui  ne  seraient  pas  réparables.  Je

voudrais  beaucoup, avant  de  donner  un  papier,  que  certaines

questions   actuellement  en suspens aient  été  résolues,  je  veux 

dire  que   le  titre  même  de   la  revue  ait   été   fixé ,  et

qu ' on  sache  aussi  quels  seront  les  autres collaborateurs, et

qu ' elle  sera  ( si  il  y  en  a  une)  la  déclaration  donnant  le

  programme  de  la   revue ,  et  quels  seront  ( au  cas  où vous

vous adjoindriez  un  conseil  de  rédaction )  les noms  de ceux,

Français  et  Américains ,  qui  feraient  partie  de ce  conseil.

  Ces  diverses  questions  se  poseront  sans  doute  pour  vous

   à  mesure  que  vous  passerez  à  la  réalisation ,  et  je  vous

serais très reconnaissant de me dire alors à quelles conclusions vous

aboutissez. Je suis sûr que vous comprenez pourquoi je vous demande

tout cela, et  que  ma présente perplexité ne  concerne ni le projet

de  revue  ni les intentions du  directeur ! mais les difficultés pratiques

auxquelles  toute  revue  doit  faire  face  et  dont  ni  vous  ni  moi

ne sommes responsables.

                        Nous avons été enchantés,  ma femme et moi,  de

notre soirée d'hier sur les Hauteurs de Columbia, et si heureux de

causer avec Madame Goll et vous  de  tant  de  choses  qui  nous

sont chères.

                                   A bientôt, j'espère, et à vous deux en toute

sympathie

                                                           Jacques  Maritain