1937 Ivan Goll Paris à Paula Ludwig Ehrwald 3 janvier 1937 ImsL p.455/456 *** carte d'Henri de Montherlant à Claire Goll du 5 janvier 1937 Nice 5.1.37 Chère Madame Les "Dieux", comme vous dites, sont actuellement enfouis dans leur propre création et ne sauraient plus distraire sans péril grave, celui de perdre l'unité de leur pensée et de leur mouvement. Oh ! mon Dieu ! Perdre son unité, ce serait horrible ! Mais quand nous serons redescendu des sommets, nous lirons avec plaisir, l'histoire de l'enfant abandonné après vous avoir fait un signe de nos sourcils. Montherlant Yvan est à Nice, avec sa mère depuis le 7 février 1937 Lettre d'Audiberti à Yvan Goll du 11 février 1937 *** En réponse à une lettre d'Yvan (Nice) accompagnée du poème JsT épouse la lune soumis à l'avis critique de Jacques A. qui sera en mai 38 dans le deuxième livre de JsT. Mon bien cher Ami, J'ai reçu avec la plus grande joie, partagée par ma petite Marie-Louise, la gentille et douce boîte de fruits confits. Je vous remercie de ne pas oublier votre camarade métrique. Jacqueline, la pauvre, n'a pas pu participer au repas sucré de votre amitié. Elle est couchée depuis quinze jours, non plus à cause del' rhume, mais elle nous fait quelque chose comme une dysenterie amibienne. Hier, une consultation a eu lieu ici. Aujourd'hui, je dois porter dans un laboratoire ses déjections, pour que l'on sache exactement quelle médication lui appliquer. Pardonnez-moi de ne pas vous avoir écrit plus tôt. Je suis soumis à de fortes peines. Le quatrain hélium péplum, n'est pas évidemment, dans le jaillissement de ce que j'eusse moi-même écrit, non plus que "insouciantes tètent", mais là n'est pas la question. Personnellement, je n'aime pas énormément nous drape un péplum. Nous tisse un péplum est mieux (Ici, c'est le mystère de la voix personnelle, et je suis moi-même trop lié à une certaine forme d'expression pour que mon jugement soit tout à fait valable). La strophe : le blême liquide ... m'enchante. Mon bon ami, ne m'en veuillez pas d'être si bref. Je dois partir au laboratoire. La vie est exigeante... dure parfois. Ce que vous dites de Nice m'enchante. Tout cela est si juste. Ce faux soleil, ces cadavres debout mais il y a la vieille ville, la patrie nissarde. Allez la saluer, place Saint-François, ou bien au coin de la rue Colonna d’Istria et de la rue de la Préfecture. La mer et la montagne forniquent là dans l’ordure. Le Dialecte y célèbre le Scepticisme et la Famille. Et les pigeons prennent de beaux virages ramés. Allez, avec votre maman, manger "Da Bouttan", place du marché aux herbes, à huit pas de Santa Reparata. Montez au premier étage. C’est chiqué, littéraire, mais tout de même, il y a des vestiges, des allusions authentiques. Le patron a l'accent marseillais, mais le garçon parle un bon niçard. Nice ... Tout y est faux, mais la mer, même sous les pilotis de la Jetée-Promenade, a cette voix profonde et régulière A bientôt ? Et merci, et pardon J SDdV Aa45 (257) - 510.299 III Lettre d'Yvan (Nice) à Claire (Lastra - Florence) 12 février 1937 MST p.219/220 Nice 12.2.37 Chère petite Suzu Aujourd'hui vendredi matin, rien d'autre à la Poste que ton télégramme qui m'attriste, car je t'avais envoyé une longue lettre mardi et je suis désolé que ce soit aussi long pour arriver. Tu l'as maintenant certainement en sécurité entre les mains. Hier, ta lettre a coloré en bleu toute ma journée, bien qu'il ait plu et que je me sois montré sur la Promenade des Anglais avec mon beau costume, comme tous les snobs. L'atmosphère ici est toujours répugnante. D'ailleurs, du matin au soir il fait très frais et humide si bien que beaucoup de gens ont pris froid. Je ne regrette plus autant maintenant ton départ. Et quand le soleil luit sur tes bosquets d'oliviers, ce doit être là-bas complètement magnifique, à Lastra. En outre, le soleil brouille complètement le vide babil à côté de moi. Je suis immatériel et intérieurement encore je n'ai jamais baigné dans un tel gris et un tel néant comme actuellement. Impossible de penser à autre chose qu'à cette idée; Qu'allons-nous manger maintenant ? Combien ça va coûter ? Et à cause d'un bruyant désespoir j'ai fumé toute la semaine comme un malotru si bien que je me sens maintenant complètement mal. Je me laisse aller, je ne fais plus aucune culture physique, ne lisais rien : - pourtant, hier matin, j'éprouvais un tel dégoût que je pris une grande résolution ! Voulais-je réellement devenir déjà un vieillard grisonnant ? Je mangeais un kilo d'oranges et je décidais de ne plus jamais fumer ! Aujourd'hui, ça va déjà mieux. Dis à Kurt Wolf que je le remercie de sa lettre et que je verse aujourd'hui 500 frs. sur la Banque de Barclay. Combien te compte-t-il la pension ? Sinon, pas de courrier que l'invitation Eliat. Ecris-lui une petite carte, et salue tous les loups [Wölffe] pour ton mouton Yvan lettre d'Yvan (Nice) à Claire (Lastra - Florence) 17 février 1937 MST p.220/221 Chère petite Suzu, Ta lettre de vendredi dernier a enrichi de ton sourire ma journée d'hier. Et j'en avais amèrement besoin. Si je ne t'ai pas écrit tout de suite, c'est que j'allais assez mal. Trois maux se sont abattus sur moi. Le rhume du début ne s'améliore pas dans cet air humide. Il souffle un mauvais vent ; mais le soleil brille dangereusement et cela vous induit toujours en erreur. C'est ainsi que j'ai pris un coup de soleil et de forts maux de tête. Troisièmement, voici que fleurit à mon cou un gentil furoncle, proprement attisé par le mauvais régime du Prix-fixe : c'est ainsi que déambule sur la promenade des Anglais ma silhouette mélancolique, bandée et frissonnante … Ma mère me fait des pansements … et le fameux Midi me malmène. C'est une chance que tu aies fui ce rivage. Et je suis heureux que tu te trouves si bien chez les Wolff, et que tes petits amandiers soient plus poétiques que ceux d'ici. Le froid de Florence est certainement plus sain que la chaleur niçoise. Ici, tout est faux même le soleil. Ma mère reste jusqu'à la fin du mois : cela ne fait plus bien longtemps. J'espère qu'à ce moment-là, ma furonculose sera guérie. Je n'ai pas encore décidé si j'irai alors te rejoindre : je n'en ai pas grande envie. Je suis bien trop désireux de me remettre à faire confortablement ma cuisine, car je suis sursaturé des nourritures d'hôtel. Absolument aucun courrier intéressant : rien que cette coupure de La Revue Doloriste avec ton très intéressant article. Je déplore cependant que tu cherches trop à y faire preuve de savoir et ne parles pas assez de ta propre douleur. Quand, quand te laisseras-tu aller entièrement dans tes écrits, quand y seras-tu toi-même ? Se donner tout simplement, tout humainement, avec moins de style ? Entièrement femme ? Entièrement Mansfield ? Comme je te l'ai dit, 500 lires ont été versées chez Barclay pour Kurt Wolff. 500 autres lires suivront dans quelques jours. Salue tout le monde, y compris Hasenclever, dont, si bizarrement, tu ne dis rien. En tout amour, ton Yvan lettre d'Yvan (Nice) à Claire (Lastra - Florence) 19 février 1937 MST p.221/222 Nice, 19.2.37 Chère petite Suzu Comme tes trois violettes sentent bon : plus enivrantes que les buissons de mimosa et d'oeillets du marché niçois ! C'est par un matin ensoleillé que tu m'as fait fleurir ce don, et je suis à nouveau riche d'espoir. De mes trois maux il ne me reste guère que le bouton de furonculose, sur lequel je pose une des trois violettes : d'ailleurs, il se guérit déjà grâce à un sérum, qui stoppe toute propagation du mal. Le ciel est doux, et mon cœur aussi. Comme je me réjouis que tu te portes bien. Mais pour que non seulement ton petit corps, mais aussi ton âme engraissent, je te l'annonce tout de suite : je viens ! Ma mère part d'ici le 28. Moi le 1er mars, je partirai pour Gênes, Lastra et Santa Clara. Ce seront alors les jours où se répandra sur les collines florentines le plus rose délire des amandiers. Oui, les petites maisons avec leurs oliveraies, ou même sans, me séduisent beaucoup, et aussi leur prix. Nous examinerons tout cela tranquillement. Pas de courrier. Pas de travail. Rien que des fleurs et du soleil. Mais prends en considération ma dernière critique : n'écris qu'avec abandon ! Tendrement à toi Ivan lettre d'Yvan (Nice) à Claire (Florence) 23 février 1937 MST p.222/223 Nice, 23.2.37 Chère petite Suzu, J'ai reçu tout à l'heure, ensemble ta lettre de samedi et ta carte de dimanche (mais le télégramme hier matin). Tu me plonges dans la perplexité. Avant toutes choses, tu devrais dire aux Wolff que je peux rester, tout au plus, de 8 à 10 jours. Notre billet échoit le 12 mars, Et pour d'autres raisons encore, nous devons rentrer à Paris. Est-ce bien la peine que les Wolff bouleversent tous leurs projets pour si peu de temps ? Est-ce la peine de s'installer dans un appartement avec cuisine, pour une semaine ? Juste le temps que je fasse connaissance avec les casseroles ? que j'ai appris à faire le marché ? D'un autre côté, l'invitation à Rapallo est aussi très séduisante. Mais puisqu'il ne s'agit que de toi, puisque je ne vais en Italie que pour toi, je te laisse choisir le lieu où nous pouvons passer ces dix journées de mars. Télégraphie-moi ta décision. J'ai versé aujourd'hui, de nouveau, 500 lires à la Banque de Barclay pour K. W. Fais donc les comptes avec lui. Si je ne viens pas, j'en verserai encore autant, afin qu'il puisse te transmettre un peu d'argent de poche. Ci-inclus, des cartes postales de Nice. Je suis de nouveau, tout à fait bien portant et je fais de splendides excursions, seul à Cagnes, à Eze, etc. A la roulette, j'ai gagné 400 Fr. en 20 minutes, mais le jour suivant j'en ai reperdu la moitié. Mes meilleurs saluts à tous. A toi, beaucoup d'amour Ivan lettre d'Yvan (Nice) à Claire (Florence) Mardi Gras 2/3/16/23/30 vérifier mars MST p.223/224 Nice, Mardi-Gras 1937 Ma chère Zouzou, Avant-hier, en causant avec un Italien venant de Bologne, qui m'apprit qu'il y pleuvait depuis trois jours, je ne pus retenir un de ces cris rauques, coutumiers à mes ancêtres les hiboux. Je rageai une fois de plus de t'avoir laissée partir de ce paradis, où il fait du soleil tous les jours, où douze douzaines d'oeillets gros comme le poing coûtent 10 frs., où tu n'aurais eu qu'à te laisser vivre, par exemple dans un hôtel de Cimiez à 15m. du centre de Nice en bus.... Au lieu de cela, tu es allée te jeter sous les averses de Florence, dans les hôtels désuets et dans la gueule des loups.... Certes, il y a ma mère, mais pas aussi encombrante qu'on eût pu le croire. L'Hôtel Félix Faure est ma foi, très confortable, situé juste à côté du Grand Hôtel que nous avons vu de loin, de la place Masséna, te rappelles-tu ? Et nous mangeons dans des restaurants qui valent bien Le Rallye. J'ai trouvé la cavalcade vraiment intéressante. Les têtes sont modelées par de vrais artistes, et elles ont souvent cette force de comique ou de tragique que nous recherchons dans les masques des primitifs La bataille aux confettis de plâtre, qui tombent de certains chars ou lancés sur le public avec des pelles et avec la force de mitrailleuses, est exubérante et déchaîne des tonnerres de rire et d'effroi, car ils font mal, et le public est forcé de se munir de véritables masques défensifs; le roi Gustave V lui-même l'a porté. Pour le reste, évidemment, il est entendu que Nice n'est qu'un cimetière où les vivants plus que morts mènent une sarabande effrayante. Tous les vieillards d'Europe gâteux et galetteux se sont donné rendez-vous devant le Ruhl sur la promenade des Anglais. On frissonne en les voyant, lorsque, quelques minutes auparavant, on a lu un discours du sud ou du nord. Ici, on assiste vraiment à la fin d'un monde. Et tous ces spectres ingurgitent paisiblement leurs menus à prix fixe. J'attends avec anxiété de tes nouvelles. Es-tu contente, ou regrettes-tu ton départ? C'est de cela que dépend la couleur des jours prochains de ton éternel amant Ivan lettre en français ** Claire (Florence) à Ivan, 49 Quai de Bourbon à Paris (IV ème) 28 mars 1937 MST p.224 A Jean sans Cœur Mon Chéri, J'aime ta présence et ton absence, car tu es davantage présent quand tu es absent. Je me réjouis dès le matin de te revoir le soir après une absence douloureuse et pleine de dangers inconnus. Et le soir, je m'endors en attendant le matin pour te revoir pour la première fois. Innombrable et étrange, je te rencontre partout et tu ne me reconnais jamais. Seule, mon écriture - témoigne de ma main droite et de mon cœur plus que gauche - est pour toi une preuve certaine que j'existe malgré moi et surtout quand tu m'admets dans tes rêves en voyant ma signature. Claire Sans Lune (A la veille de l'anniversaire de "Jean sans Terre") carte-lettre d'Ivan (Metz) à Claire (Haybes s/Meuse) 14 avril 1937 MST p.224 Metz 6h. du soir Chérie, Quelle chance tu as dans ton château!: ici l'appartement n'est pas chauffé. Vers le soir maman a essayé d'allumer le poêle, mais elle n'a réussi qu'a remplir toutes les pièces de fumée. Il est vrai qu'il y a du bon pot-au-feu et des carpes farcies. Pendant tout le voyage, je ne pensais qu'à toi et je t'aimais davantage à chaque kilomètre. Sois patiente et écoute le chant du pluvier, mon frère ton Ivan Ecris-moi encore, s'il-te-plaît poste restante carte-lettre d'Ivan (Metz) à Claire (Haybes s/Meuse) 15 avril 1937 MST p.225 Chérie, Je pense à toi avec de la peine au cœur : il fait si froid. S'il te plaît, dis à la Baronne [Catoir] que tu es disposée à payer du bois en supplément, comme à Lastra [chez Kurt Wolf] : qu'on t'en donne beaucoup ! En tout amour, Ivan dédicace d'Audiberti à Ivan et Claire Goll du 3 juin 1937 *** à Ivan et à Claire au bord de la Seine, qui, déjà, roule nos cadavres, mais vers quelle éternité ? Je n'ai, une fois encore, à donner que mon cœur lourd de mots... Mais je voudrais, mais je veux que, parmi ces mots, germe, lève et fleurisse, sans cesse, la perle de mon amitié et de ma pure tendresse pour Jean - Sans - Terre (qui m'a attendu sur la route et pour Claire qui se méfie de Dieu . Audiberti 3 juin 1937 lettre d'Ivan (Metz) à Claire (49, Quai de Bourbon) 30 juin 1937 MST p.225/226 Metz 30 juin [37] Chère petite Suzu, Ta lettre bleue a apporté un peu de ciel dans cette demeure grise. Tu sais que ma faculté de souffrir est inouïe et que le froid de cet été m'atteint durement. Je recommence à devenir de plus en plus jaune. Si le temps était beau, j'aurais nagé dans la Moselle, j'aurais fait l'ascension du Mont St-Quentin, la montagne de mon enfance. Mais il me reste peu de temps pour cela. Hier, j'ai téléphoné au notaire, à Nancy, qui nous a fait savoir qu'il a enfin la réponse des parents, mais que celle-ci est en partie négative en ce qui concerne les prétentions de ma mère. Pour mettre cela au clair, nous devons aller demain à Nancy, et je ne lâcherai pas prise, jusqu'à ce que toutes les questions soient éclaircies jusque dans le détail. Cela peut durer des heures. Mais les récents événements de Paris indiquent toujours plus nettement qu'il faut résoudre, le plus vite possible, toutes les questions en suspens. C'est encore un nouveau glissement vers l'abîme. Dans ces conditions, je ne rentrerai à Paris que vendredi; et probablement tard dans la nuit. Je ne veux pas t'indiquer d'heure précise, car tout est encore dans le vague. Espérons que l'après-midi d'aujourd'hui, chez Grasset, t'a donné pleine satisfaction. Le succès de ton livre dépend de ton charme, pas seulement de ta coiffure. L'emploi de tes soirées est fixé : hier, Audiberti, aujourd'hui Beye, demain Grabinoulor, et après-demain je serai de retour. Je suis très content de l'article de Maxence. Et surtout de te retrouver Ton Y. lettre de Lion Feuchtwanger. 9 Juillet 1937 à Goll à Paris (il faisait partie de la rédaction de Wort, mais vivait à Sanary-sur-Mer) « Cher Ivan Goll, veuillez envoyer maintenant le manuscrit de votre oratorio à la rédaction de "Wort", Moscou, 11, Strastnoi Boulevard, en vous référant à moi. J’écris à Moscou par le même courrier. Meilleures salutations à vous et Madame Goll, Votre Lion Feuchtwanger. [P.S.] Je me rappelle avec plaisir l’agréable après-midi passée chez vous. »97 Ivan avait préparé la fuite de Paula de l'Autriche en raison de l'aggravation de la situation politique et il avait loué dès le 10 juillet 1937 un petit logement pour Paula dans la rue Saint-Louis-en-l'Ile. Quand Paula viendra quelques jours à Paris à la mi-avril 1938, sans que Claire en soit informée, elle ne s'installera pas dans l'île Saint-Louis mais prendra une chambre rue d'Assas dans le VIème arrondissement carte-lettre d'Ivan (Metz) à Claire (Paris) 20 septembre 1937 MST p.226 Metz 20 septembre 37 Chère petite Zouzou, Ma mère se réjouit fort de mon arrivée. C'est réellement pour elle un jour férié. Depuis ce matin, nous nous occupons de choses sérieuses. Je ne peux pas aujourd'hui pousser à aller à la Banque et pense t'envoyer les 100 frs. demain matin. Pourvu que tu te remettes bien et que tu sois de nouveau calme et gaie. Ton Vani Je me suis régalé de tes magnifiques sandwichs lettre d'Yvan (Metz) à Claire (Paris) mardi 21 septembre 1937 MST p.226/227 Metz 21 septembre 37 Chère Zouzou, A peine suis-je depuis une heure à Metz, que la vie y reprend son cours comme si, depuis 30 ans, je n'avais jamais quitté cette ville. Ni les gens ni leurs affaires ne semblent avoir changé, et on en éprouve une sorte d'horreur de soi-même. Demain, mercredi, ma mère et moi partirons pour Nancy, et nous espérons y mettre fin à cette histoire d'héritage. Mais il n'est pas certain que tout ira sur des roulettes. Si oui, nous nous rendrons jeudi au Luxembourg, en sorte que je ne pourrai sûrement pas quitter Metz avant vendredi matin : j'arriverai alors à Paris à midi et je serai dès 1h½ au Quai Bourbon, où un repas frais et pur, à la Bircher Benner voudra bien m'attendre. Ici, je recommence à manger beaucoup de viande. Les deux abcès sont apparemment guéris : celui du bras est tout-à-fait fermé, et celui du cou est en régression. Comment vas-tu ? Comment te réussit la solitude ? Tu devrais peut-être un matin, chercher encore dans les quartiers du Luxembourg et de Grenelle, s'il n'y aurait pas un appartement intéressant. La guerre se rapproche toujours, vue d'ici, et 13.000 Frs. paraît être un chiffre trop pesant. Se retirer à la campagne serait le plus sage, en gardant un tout petit pied-à-terre à Paris. Voici 100 frs. que je t'ai promis, pour les dépenses d'intérieur. Salutations de Rifka et de ton vieil I carte-lettre d'Ivan (Luxembourg) à Claire (Paris) jeudi 24 septembre 1937 MST p. 227 Luxembourg 24 septembre 37 Chère Zou, nous sommes arrivés ici de grand matin. Levés à 5h. pour être à 8h. à la Poste. Mais le temps est devenu magnifique et la Banque offre un bon accueil. Malheureusement, je ne peux pas t'envoyer d'ici le billet que je t'ai promis : étranger. Ce soir, au retour au pays, je te l'envoie dans une enveloppe. Peut-être que je trouverai une autre lettre de toi à Metz, avec des nouvelles de toi et de Doralies ? Bons baisers de ma part Rifka carte postale de Goll Paris 20 Octobre 1937 à Alfred Kurella Nice (l’un des rédacteurs de Wort, à Moscou) « Cher camarade. Le 21 Juillet vous m’aviez promis une lecture rapide de ma poésie "Tscheljuskin". Je serais très content d’avoir bientôt de vos nouvelles. Si le poème vous paraît trop long, vous pouvez bien sûr en publier des extraits. Mais ce serait dommage. Meilleures salutations, Ivan Goll. » 98 réponse de la rédaction de Wort de Moscou à Goll, 22 Novembre 1937 « Cher Monsieur Goll, par l’intermédiaire du Dr. Feuchtwanger, nous avons été informés que vous attendez une réponse au sujet de votre cantate "Tscheljuskin". Nous avons envoyé il y a quelque temps le manuscrit au Dr. Feuchtwanger pour que, après examen de la cantate, il nous dise quelle partie nous devrions publier. Nous vous prions donc de bien vouloir patienter et nous vous informerons immédiatement dès que nous aurons reçu l’avis du Dr. Feuchtwanger. Meilleures salutations. »99 carte-lettre d'Ivan (Metz) à Claire (Paris) 9 novembre 1937 MST p. 228 Chère petite Suzu, Merci pour ta lettre bleue papillonnante. Je reviens après-demain vendredi. . Je pars d’ici après-midi et serai vers 20 heures à la Gare de l’Est Ton I. Beaucoup de tendresses de ma mère chérie (et de l'autre côté de la carte, en français) Ma chère Claire, Inutile de vous décrire le plaisir que j'ai éprouvé en ouvrant la porte d'y trouver mon cher Mig qui est venu combler un moment ma solitude journalière. Je vous remercie également de la gentille missive que vous m'avez adressée, elle m'a procuré une vive joie ; Recevez ici les meilleures tendresses de ma part Rifka lettre d'Ivan (Metz) à Claire Vendredi 17 décembre 1937 MST p. 228/229 Metz 18 décembre 37 Cher petit cœur, Jamais on ne verrait à Paris une journée aussi grise, aussi inhospitalière, qu'ici à Metz. Les jours diminuent encore (jusqu'au 24), ils sont de plus en plus privés d'âme, et c'est à peine si l'on sent la vie qui s'en va, et à quel point on disparaît soi-même, déjà apparenté au néant. J'ai lu dans le train quelques chapitres de "Espoir" de Malraux : Tolède, où les hommes rejettent leur peau et leur haut idéal, comme un vieux manteau : les Espagnols et les Chinois se laissent écraser à mort comme des fourmis, et le monde fait comme s'il ne se passait rien : en fait, il ne s'est rien passé. Et je me sens parfois, maintenant, dans cette froidure, que mon cœur s'arrêtera, une fois - et rien ne se sera passé... Il n'y aura eu que ton chaud sentiment et ton angoisse douloureuse à mon sujet, et les larmes auront animé des fleurs éphémères - il ne faut sans doute rien demander de plus. Enveloppons-nous pour la nuit dans ce manteau glacé de la lucidité et soyons bons et aimants l'un envers l'autre. Ivan lettre d'Ivan (Metz) à Claire Samedi 18 décembre 1937 MST p. 229 Cher petit cœur, Pourquoi me sens-je aujourd'hui pareil à un vieillard ? Tous les membres las, abandonné par tous les esprits vitaux et le cerveau tout glacé. Aucun hiver n'est aussi froid, aussi désespéré que celui d'une belle petite ville de l'Est, d'une rue aussi hermétiquement close, d'une demeure comme celle-ci, dont une seule pièce est chauffée par des boulets que l'on compte un à un. Mon âme est frissonnante et vieille : lentement, la mort me devient familière. J'ai bien dormi, avec une bouillotte dans mon lit, apportée par ma mère. Mais mes engelures m'ont réveillé dans la nuit, et je n'osais pas ouvrir la fenêtre, et alors, les pensées inquiètes, à ton sujet, m'ont assailli. Je suis très angoissé de rester si longtemps loin de Paris. Ton "non" à ma question, de savoir si tu ne commençais pas à prendre de mauvaises habitudes, était si faible et si incertain. Mon absence et l'appartement vide vont te pousser à sortir : vois-tu, tu as besoin d'un nouveau présent, et moi qui suis ici, dans le chaud appui maternel, je ne peux pas compter sur toi, quand je ne suis pas là pour te tenir - cela est tout à fait la même chose que si je t'étais infidèle, comme tu appelles ça. Ou alors voudrais-tu m'écrire bientôt une lettre souriante ? Ton triste Ivan lettre d'Ivan (Metz) à Claire Lundi 20 décembre 1937 MST p. 230 Metz, lundi 20.12.37 Cher petit cœur, Ta lettre claire et bleue de samedi voltigea comme un papillon dans ce monde hivernal, si froid. J'ai eu du remords pour ma lettre amère qui t'est tombée dans la main, au même moment, mais qui te confirmait en même temps mon complet dévouement (oh ! quel mot !). Jamais plus je ne m'éloignerai de toi pour si longtemps, au plus pour trois ou quatre jours, jamais plus pour sept. Je passe à présent mes journées à taper activement les Brigands. Peut-être téléphoneras-tu à Charles pour le lui faire savoir. Je voudrais suivre de loin ton emploi du temps : demain Frensky et Grabinoulor, et pour le soir de Noël, je me réjouis d'aller avec toi à Saint-Etienne du Mont. Je porte à présent des sous-vêtements et ne souffre plus autant du froid. Ma mère a fait rôtir aujourd'hui une belle cuisse d'oie. Je me porte bien de nouveau, et je te caresse tendrement Ivan 1938 lettre d'Ivan Goll Paris à Paula Ludwig Ehrwald 3 janvier 1938 ImsL p.483 à traduire Le 20 janvier 1938, Ivan Goll signe un bail de location pour un appartement, 14 rue de Condé dans le VIème arrondissement de Paris. Il déménage et s'y installe du 28 au 31 mars 1938. lettre d'Ivan Goll Paris à Paula Ludwig Ehrwald 22 janvier 1938 ImsL p.484 à traduire Le 22 janvier Ivan avait invité Paula à venir à Nice, où il serait avec sa mère, mais Paula n'avait pu accepter à cause de la situation politique. Du 26 janvier au 3 mars Ivan, sa mère et Claire sont à Nice, Saint-Paul de Vence et Cannes. daté du 24 Janvier 1938, se trouve aux mêmes archives, le double d’un virement d’honoraires de 350 roubles pour Tscheljuskin à « Mr. Ivan Goll, Paris/France, 49, Quai de Bourbon » Sous le titre Tscheljuskin. Auszüge aus einer Kantate l’oeuvre de Goll fut publiée en Février 1938 dans Das Wort (« These », « Der Reporter », « Das Lied vom Genossen Schiff », « Der Reporter », « Das Lied vom gefährlichen Leben », « Der Reporter », « Ballade der 104 ») 100. Carte d'Ivan Goll Paris à Paula Ludwig Ehrwald mercredi 26 janvier 1938 ImsL p.483 à traduire Le 13 mars, les troupes d'Hitler occupent l'Autriche. Paula fuit par Zurich ; elle viendra à Paris autour du 10 avril. vérifier car Ivan lui écrit encore le 12 à Zurich lettre d'Ivan Goll Paris à Paula Ludwig Zürich 17 mars 1938 ImsL p.485/486 à traduire lettre d'Ivan Goll Paris à Paula Ludwig Zürich 22 mars 1938 ImsL p.487/488 à traduire lettre d'Ivan Goll Paris à Paula Ludwig Zürich 30 mars 1938 ImsL p.488/489 à traduire lettre d'Ivan Goll Paris à Paula Ludwig Zürich 8 avril 1938 ImsL p.489/490 à traduire Ivan se rend du 11 au 17 avril à Metz puis à Luxembourg pour y régler des affaires d'argent. lettre d'Ivan Goll Metz à Paula Ludwig Zürich 12 avril 1938 ImsL p.490/491 à traduire lettre d'Ivan (Metz) à Claire (14, rue de Condé Paris) 12 avril 1938 MST p. 231 Metz 12 avril Chère petite Zouzou, Ta lettre de dimanche soir vient d'arriver mais elle contient encore assez de tension et ta carte du 11, lundi matin, arrvera ici aujourd'hui ou demain. à traduire O si seulement il faisait aussi chaud dans ton âme que dans ta maison C'est ce que je te souhaite Ton Ivan lettre d'Ivan Goll Paris à Paula Ludwig Zürich 14 avril 1938 ImsL p.491 à traduire Paula Ludwig à Paris à Ivan à Metz : lettre du 14 avril 1938 *** IsmL p.492/493 (lettre douloureuse à traduire) elle n'a plus d'argent, plus de papier pour écrire, plus de timbre-poste Par hasard se produit une rencontre entre Claire et Paula dans le VIème arrdt. le 17/18 avril qui permet une explication entre elles. Télégramme Ivan Goll Zürich à Paula Ludwig Paris 21 avril 1938 - 12h30 ImsL p.493 à traduire lettre d'Audiberti à Claire du 19 mai 1938 Très chère amie, Je sais mes torts, mais ne m'accablez pas. Mon père … Ma femme absente toute la journée, et les deux enfants, parfois, à garder un peu. Et cette roue des jours qui est à la fois si rapide, si pesante. Je ne sais pas trop si je mérite votre affectueuse fidélité. En tout cas, je vous remercie de me la conserver, malgré tout. Herslichst J A vendredi, 10 heures, bistrot Odéon SDdV Aa50 (218) - 510.299 III pneumatique d'Audiberti à Claire et Ivan du 3 juin 1938 Au moment où l'Académie Mallarmé vient de consacrer tant de kilomètres de solitude, ma pensée affectueuse et fidèle va vers vous qui toujours m'avez aidé et soutenu. Toutes mes tendresses et pour Ivan, ma chaude amitié. Jacques lettre d'Audiberti à Claire du 6 juin 1938 Chère Claire, Je suis honteux de ne pouvoir venir demain, "Vendredi" me demande un grand article et je dois le livrer mardi à midi. Il faut que je livre mardi et que je l'écrive. Je crois que c'est important n'est-ce pas ? Mercredi, si vous voulez bien, même endroit, même heure. Regrets et affectueuses amitiés Jacques SDdV Aa52 (285) - 510.299 III Lettre d'Ivan à sa mère du 6 juin 1938, de retour à Paris Chère petite maman, Je tiens à te rendre compte immédiatement des résultats de ma journée d'hier qui s'est passée exactement selon le programme établi. Le voyage en Pullman s'est effectué comme dans un rêve : juste le temps de me raser dans une cabine magnifique, et la moitié du parcours était déjà fait. Arrivé vers 1 heure ¼, je suis allé manger un morceau. Comme j'ai eu raison de prendre le premier train, car j'ai été retenu jusqu'à 4h½, courant d'un guichet à l'autre, et voulant mettre un ordre définitif dans toutes les questions. Eh bien, tout est fait. Tous les coupons sont mis à l'encaissement, je tiens le bordereau à ta disposition. J'ai déposé au compte les 10000 frs. billets et les 15 Bons ainsi que les 14 Crédit National. Le reste est allé au coffre, soigneusement trié et inscrit. Enfin, j'ai donné l'ordre d'acheter ce que nous avions décidé. Et rien ne se vend pour le moment. Je pense que nous pouvons être contents tous les deux de cette journée, malgré la fatigue encourue. Finalement, j'ai dû courir à pied à la gare, dans la pluie, ne trouvant pas de tramway, et n'ayant même pas le temps d'acheter des cigarettes. J'ai sauté dans le train, deux minutes avant le départ. Mais, à 22h50, j'étais rendu en gare, et Claire me reçut avec joie, m'ayant attendu sans grand espoir. A bientôt tous les détails. Bon dimanche et mille baisers Mig SDdV 510.311 III Rés 780 2) Lettre d'Ivan Paris à sa mère du 10 juin 1938 Ma chère maman, Sans nouvelles de ta part, je pense néanmoins que tu te portes toujours bien et que tu arranges tranquillement ta petite vie. Aujourd'hui, je tiens à joindre à mes dernières explications des pièces justificatives qui te montreront ce qui a été fait lors de mon dernier voyage. Nous avons à notre crédit : 10000 frs. en espèces 8000 frs. de Bons de la Défense au 7 juin 5000 frs. de Bons de la Défense au 6 octobre 10000 frs. de Bons de la Défense au 20 octobre 33000 frs. pour lesquels j'ai acheté ou commandé diverses devises. Dès que leur acquisition me sera confirmée, je t'en aviserai. Le coupon du Crédit National se détache le 15, et c'est seulement après que je le ferai vendre. Pour les 2000 autres Bons de la Défense, j'ai également acheté des Livres. Claire me charge de t'envoyer ses bons baisers Je reste ton très affectionné Mig SDdV 510.311 III Rés 780 3) Du 20 au 23 juin, Ivan et Claire vont à Metz puis à Luxembourg lettre d'Ivan Goll Metz à Paula Ludwig Paris 20 juin 1938 ImsL p.494 à traduire Carte d'Ivan Goll Metz à Paula Ludwig Paris 21 juin 1938 ImsL p.494 poème à traduire lettre I d'Ivan Goll Metz à Paula Ludwig Paris 21 juin 1938 ImsL p.495/496 lettre II d'Ivan Goll Metz à Paula Ludwig Paris 21 juin 1938 ImsL p.496/497 lettre d'Ivan Goll Metz à Paula Ludwig Paris 22 juin 1938 ImsL p.497/498 à traduire *** Le 23 juin, Ivan et Claire rentrent ensemble à Paris le 29 juin ils s'embarquent à Southampton. lettre d'Ivan Goll Southampton à Paula Ludwig Paris 30 juin 1938 ImsL p.499/500 à traduire *** lettre d'Ivan Goll Southampton à Paula Ludwig Paris 1 juillet 1938 ImsL p.501 à traduire ** Carte d'Ivan Goll Southampton à Paula Ludwig Paris 4 juillet 1938 ImsL p.501 à traduire ** Du 4 au 9 juillet Ivan et Claire sont à Londres lettre d'Ivan Goll Londres à Paula Ludwig Paris 6 juillet 1938 ImsL p.502/503/504 à traduire ** lettre d'Ivan Goll Londres à Paula Ludwig Paris 9 juillet 1938 ImsL p.504/505 à traduire ** Le 9 Ivan et Claire reviennent à Southampton Le 13 juillet Ivan et Claire quittent Southampton pour Paris où ils arrivent le 14 juillet. Le 21 juillet, Claire fait seule un voyage surprise à Metz et revient le 22 au soir à Paris Lettre de Claire à Ivan du 23 juillet 1938 MST p. 232 23 juillet 1938 9 h du soir [Paris, 14 rue de Condé] Mon Iwan, Tu as écrit un jour : Pour qu’un jour dans notre vieillesse Nous nous contemplions l’un l’autre et voici que mon rêve de vieillir ensemble avec toi tombe en poussière. Car on m’a changé mon Iwan d’autrefois. Et, en ce moment, où je dois rendre des comptes, je sens plus fortement que jamais à quel point je n’ai pas du tout changé, et t’aime encore du bel amour de notre bon vieux temps, quand tu répondais à mon sentiment avec le sérieux d’une vraie et rare parenté d’âme. Sans égards, une troisième a plongé un dard dans ce sentiment et m’a, ce faisant, poussée dans la mort. Et s’il est vrai que, dans ces minutes, je pardonne tout, je t’adresse cependant une prière sacrée : ne vis pas avec Paula L. Tu ne peux pas jouir de l’existence avec l’être humain qui me l’a volée, et qui, depuis bien des mois, connaissait l’approche du dénouement inéluctable. Une mauvaise magie s’est abattue sur nous depuis neuf ans, tu me dois une pénitence pour ces tourments d’une si longue durée que je n’ai plus la force de supporter et qui m’arrachèrent des cris furieux, au lieu de mots d’amour. Mon chéri, derrière les cris, le vieil amour pleurait, 'enfantin, vindicatif, buté) au point d’en rendre l’âme. Cette âme veillera sur toi, l’avenir appartient au remords, qui n’a pas assez prié. Je construirai autour de toi une prière forte comme une tour. Là-dedans, elle te trouvera, la vraie : la jeune fille qui te donnera l’enfant dont tu as la nostalgie. Sois béni, Aimé, pour tes longues années de bonté. Et sois remercié pour tout l’indicible. Ne sois pas triste, mon grand enfant! Pense à ton art, peut-être fera-t-il ton deuil plus profond et plus grand. Sois doux envers ta mère, ne la laisse plus si souvent seule. Elle est une brave femme, je le sais maintenant, dans l’instant où l’on sait tout. Embrasse-la pour moi ; une lettre t’attend là-bas chez elle. Et sois paternel pour ma pauvre Doralie. Je vais penser à toi avec une tendresse transcendante, aussi longtemps que je pourrai penser, et je baise avec dévotion tes chères mains. Dans toute l’éternité Ta Zouzou Sur l’original de cette lettre (en allemand) donc à Marbach, Claire a écrit en 1966, ce qui suit : Ce soir-là, je pris du véronal, car Iwan m’avait dit adieu pour toujours. Deux jours avant, il était "parti" avec une grande malle et m’avait fait croire qu’il quittait Paris avec Paula Ludwig. En réalité, il avait été rejoindre une jeune fille pour laquelle il louait, depuis plusieurs mois, un petit appartement dans la rue Saint-Louis-en-l’Isle, à Paris. Le 24 juillet, de bon matin, quand il vint prendre en cachette, son courrier chez notre concierge, celle-ci lui dit qu’elle était inquiète, que, la veille au soir, j’étais complètement bouleversée. Il se précipita avec elle à l’étage, et ils me trouvèrent.” Jean Sans Terre veille une Morte Ivan à Claire (Hôpital Cochin) 24 juillet 1938 MST p. 233 Dimanche après-midi Chère petite Zouzou, Enfin tu te réveilles à la vie, dans le milieu doré de l'été. Je voudrais bien rester à ton chevet, mais on me le défend. J'aurais préféré te confier à une clinique privée, mais je n'avais pas le choix. Affolé, j'appelais Police-Secours et l'ambulance t'amena aussitôt à l'hôpital Cochin. Quelques heures de patience et je tiendrai tes mains, de nouveau. Ton Ivan Ivan (14, rue de Condé Paris) à Claire (Hôpital Cochin) 25 juillet 1938 MST p. 233 Madame Claire Goll Pavillon Cornil Lundi matin 9 h [le 25 juillet] Chérie, On ne me permet pas d'aller te voir ce matin mais on me dit que tu as passé une bonne nuit. A 1 heure, je serai admis à te voir A la visite du docteur, entre 10 et 11h tu apprendras si tu peux quitter l'hôpital aujourd'hui. Je t'apporterai à 1 h une valise avec une robe etc. A tantôt, bonne patience Yvan pneumatique d'Ivan Goll Paris à Paula Ludwig Paris 28 juillet 1938 ImsL p.505 à traduire ** Ivan arrive chez sa mère à Metz entre le 5 et 7 août ? lettre d'Ivan Goll Metz à Paula Ludwig Paris 10 août 1938 ImsL p.505/506 Metz 10 juillet [exact 10 août] Ma chère Palu, Ici depuis quelques jours - mais tout est passablement détraqué. Ma mère, qui ne m'avait pas prévenu dans sa lettre, m'accueillit avec une fureur glaciale. En dépit de la calamité suivante, la trahison de Claire avait lentement porté ses fruits : la tromperie de Nice et toutes les histoires de couple du fils ne pouvaient laisser intact un cerveau aussi bourgeois. Elle est amèrement déçue et je peux à peine lui en vouloir pour cela. J'ai perdu sa confiance pour toujours, si bien que la vie quotidienne, avec repas et excursions se poursuivent en silence. Il faudra beaucoup de patience et de temps pour cicatriser les blessures sans qu'elles soient effacées. Mais toi, comment vas-tu ? Je souhaiterais bien t'entendre et savoir si tu as bien reçu celuici et mes précédents envois. En amour, Ton Ivan vérifier ma traduction lettre d'Ivan Goll Metz à Paula Ludwig Paris 14 août 1938 ImsL p.506/507 à traduire lettre d'Ivan Goll Metz à Paula Ludwig Paris 18 août 1938 ImsL p.507 à traduire lettre d'Ivan Goll Metz à Paula Ludwig Paris 26 août 1938 ImsL p.508/509 à traduire Le 28 août Claire et Ivan vont ensemble à Chambéry pour la cure de Claire à Challes-les-Eaux, où ils occupent 2 chambres dans la "Villa Eugène" qui dépend de l'hôtel du Château Carte d'Ivan Goll Chambéry à Paula Ludwig Paris 1 septembre 1938 ImsL p.509 lettre d'Ivan Goll Challes-les-Eaux à sa maman à Paris du 1/9/1938 Chère maman, J'ai bien reçu ta lettre du 30, qui ne contenait hélas, pas de nouvelles de toi, mais une missive de Strasbourg, avec un article sur moi que je joins à celle-ci, et que je te prie de me retourner. On me dit m'avoir envoyé 2 exemplaires de la "Revue du Rhin" : si tu as reçu ces "imprimés", je te prie de me les faire également suivre, en biffant simplement l'adresse de Metz, et en inscrivant à côté celle de Challes, et en la portant à la poste, sans supplément d'affranchissement. J'ai également reçu déjà la réponse de Zurich que le surplus du paiement des coupons Reichsb. A été effectué le 20 juillet : d'une part 50 et d'autre part 27 coupons. On devrait toucher 11,90 à 8 % et les sommes sont réalisées à 18 francs Suisse pour 100 Marks. Il n'y avait sans doute pas plus à en tirer. Nous t'avons écrit lundi soir pour t'annoncer notre agréable installation ici. Pendant 3 jours, il a fait froid et pluvieux, mais ce matin, un soleil radieux éclate sur les montagnes qui nous environnent. Je me prépare à faire un grand tour en vélo, tandis que Claire se rendra à l'établissement thermal Nous t'embrassons affectueusement Mig SDdV 510.311 III Rés 780 1) lettre d'Ivan Goll Chambéry à Paula Ludwig Paris 2 septembre 1938 ImsL p.509/510 à traduire *** Le 11 septembre Ivan va seul chez sa mère à Metz et de là le 12 à Luxembourg puis à Bruxelles, avant de revenir à Paris le 20 septembre Carte d'Ivan Goll Luxembourg à Paula Ludwig Paris 12 septembre 1938 ImsL p.511 à traduire *** Claire revient à Paris le 13 septembre lettre d'Ivan Goll à Bruxelles à Claire Paris 13 septembre 1938 MST p.234/235 [Bruxelles 13.9.38] Chère petite Zouzou, 13 septembre, Hitler a parlé ! La bombe siffle — et ne tombe pas ! Sentiment intolérable. Les gens continuent à se rendre gaiement à leurs affaires. A Bruxelles, c'est comme si rien ne se passait. Et hier, il y a eu dans mon âme une telle alarme. L'excitation du grand voyage d'adieu de ma mère. Mon départ à 2 h pour le Lux. Là-bas, réglé beaucoup de choses. Pris à 7h le train pour Bruxelles. Arrivé à 11h à Bruxelles-Nord, et je me rends tout de suite à notre vieil hôtel qui en est proche : Hôtel Splendid, 14, rue des Croisades, chambre à 30 Frs. Puis, redescendu : dans les rues on diffuse le discours d'Hitler, qui me déplaît beaucoup et qui fait présager le pire. Mauvaise nuit, et la décision prise d'aller, ce matin, interroger une agence de voyages. Mais, vers midi, tout demeure paisible, je sonde les journaux, qui recommencent déjà à tout déguiser sous des formules d'optimisme démocratique, à tout alléger. D'ailleurs, j'ai maintenant un plan : si les choses se gâtent, un bateau part d'Anvers tous les vendredis en direction de Göteborg (Göteborg, Centervall) et Oslo : il arrive le dimanche là-bas, traversée directe sans escale, relativement pas chère, et pour l'instant sans visa. De là, il y a des bateaux directs pour New-York. Voilà dons une voie, pour le plus pressé. Sinon, il faut sans doute de longs préparatifs et toutes sortes de paperasses, — pour le Brésil. Mais à présent, que faire si les choses traînent encore en longueur ? Dois-je revenir à Paris ? De toutes manières, il me semble prématuré pour toi de te rendre à Bruxelles avec tout ton bagage et attirail d'hibernation, pour que nous y restions dans l'attente et l'indécision. Je pense recevoir demain matin une lettre de toi. Peut-être par la poste aérienne. Il n'est, en fin de compte, pas grave que j'attende ici pendant 1 ou 2 jours. Je suis tout seul, je reste seul. Cela je te le jure. Personne ne doit savoir que je suis ici, et je n'irai pas voir non plus Flouquet, etc.. La situation est sérieuse, crois-moi sur parole ! Mais mettre en branle tout ton dispositif de voyage, alors que tu franchirais toujours la frontière... pas encore. Peut-être aussi reviendrai-je déjà demain ou après-demain J'attends ton conseil. S'il nous reste du temps, nous nous attaquerons au problème difficultueux du Brésil. Un temps terriblement superbe. Quel dommage ! Raconte-moi en détail ton voyage de retour et ce qu'a fait ma mère ce matin. En tout amour, ton Yvan télégramme de Claire à Paris à Ivan Goll à Bruxelles 13 septembre 1938 /18h40 MST p.236 MAMAN PAS ARRIVEE TA LETTRE VIDE QUE FAIRE [ Claire ] lettre de Claire à Paris à Ivan Goll à Bruxelles 13 septembre 1938 MST p.235 Bien-aimé, Enfin ton télégramme. Tu es là-bas ! A présent, je pourrai retrouver le sommeil, que j'avais perdu depuis 2 nuits. Ah ! Promène-toi au soleil et repose-toi, mon cœur ! Comme j'ai souffert à cause de toi ! Mon cœur battait tumultueusement ! Le rein, enflammé, a des élancements, la tête me battait. Depuis que tu es parti, je n’ai rien mangé, je n’ai que les souvenirs de nos repas... Ce matin, 36 de température seulement au lieu de 38 hier., Comme tu l'avais télégraphié, ta mère qui devait arriver à 10h37, n’y était pas ,. Une erreur de toi, ou peut-être de la poste ? Et dans ta lettre, il n'y avait qu'une feuille de papier blanc. Je te demande de m'envoyer au plus vite un mot. A présent, il est deux heures et Maman n'est pas encore là. Suis très inquiète. Quand y aura-t-il à nouveau du soleil et quand serai-je près de toi ? Je gèle de fièvre. Avec un amour bien trop grand, t'embrasse Ta Zouzou lettre d'Ivan Goll à Bruxelles à Claire Paris 14 septembre 1938 MST p.236/237 Bruxelles, mercredi 14 septembre 1938 10h.¼ Bien-aimée, A l'instant, je reçois ta lettre bleue d'hier : quelle peur ! Dans ma lettre de Metz, il n'y avait qu'une feuille de papier blanc ? Comment est-ce possible ? je t'avais écrit 2 longues pages sur ma mère et mes projets : elle devait quitter Metz, mardi à 7h. par la Micheline et arriver à Paris à 10h.37 à la gare de l'Est. (Peut-être aussi ai-je perdu la tête à Metz ; j'ai écrit l'adresse à la gare). De plus, nous étions accompagnés par tante Justine et oncle Alphonse. Ma mère devait repartir à midi de la Gare Montparnasse en direction de Dinard et elle portait tous ses trésors sur elle. Tu peux te représenter combien je suis inquiet. Et surtout du fait que tu as trouvé une feuille blanche dans mon enveloppe. Qui en a extrait la lettre ? Je t'y écrivais au sujet de mon voyage ici et de mes projets concernant notre déplacement vers l'Angleterre ou la Suède. Je t'ai récrit tout cela dans ma lettre d'hier soir, que tu devrais avoir reçue aujourd'hui mercredi matin. En outre, je t'ai expédié ce matin à 9h. une lettre par avion, avec un billet de 1000 Frs. car j'avais interprété ton télégramme "lettre vide" comme s'il signifiait que la lettre ne contenait pas d'argent. Par contre, dans ma lettre de Metz, je t'avais fait savoir que ma mère te remettrait 1000 fr. en mains propres lors de son passage à Paris. Tu vois, j'avais pensé à tout. En ce moment, le valet de l'hôtel frappe à ma porte et m'apporte ton télégramme de 9h.44. Il est 10h.35. Donc, tu as reçu ma lettre d'hier. Bon. Vers midi, tu devrais recevoir le billet de 1000 fr. dans la lettre par avion : malheureusement, je n'ai pu recommander cette lettre, il était trop tard. Elle est partie à 9h. Télégraphie-moi de suite un accusé de réception. A l'instant, on affiche des télégrammes très inquiétants. Chute de la Bourse. Graves événements à Prague. Midi. Apporte-moi encore les deux carnets de chèques pour les banques anglaises : un grand noir à reliure dure, et un qui est dans une enveloppe de lettre recommandée, ainsi que le carnet d'adresses. Tout cela, je te le demandais déjà dans ma lettre de Metz, et j'avais confié la clef à ma mère : car tout cela se trouve dans mon tiroir de droite, ou peut-être de gauche. force-les : ce n'est pas difficile. Prends aussi avec toi les lettres de Duarte, qui s'y trouvent et sont faciles à découvrir dans leurs enveloppes. Ensuite, mon pardessus d'hiver, 2 manteaux gris, les chemises et pyjamas qui sont bons, le complet bleu-lavande, quelques "Chansons Malaises" et "Poèmes d'Amour" Ecris aussi souvent et aussi vite que possible. En tout amour Ton Yvan Apporte aussi la Radio. 4h. Si Prague accepte le plébiscite, tout se calmera. Attends, pour venir ici, que je t'appelle. Ne te mets pas en voyage avant d'avoir reçu un télégramme de moi. lettre de Claire à Paris à Ivan Goll à Bruxelles 15 septembre 1938 MST p.237/238/239 15.9.38 [jeudi] Mon cher petit Ivan, Merci pour la lettre et l'argent, qui m'ont délivrée de multiples soucis. Mais le plus important, plus important que le sommeil, la nourriture et la lumière, ce sont les mots que tu m'adresses. Si seulement, ils venaient plus souvent, si tu prenais un peu plus de temps pour m'écrire ! Alors, hier, devant cette feuille blanche et vide, je n'aurais pas été prise de panique et je n'aurais pas déjà cru voir ta mère assassinée dans son lit ! Car, lorsque tu télégraphies : "train et chercher Maman", qui penserait à une Micheline et un train de correspondance ? Je pensais qu'elle habiterait chez moi, avais préparé un repas de fête, que finalement j'ai jeté à la poubelle sans y avoir touché, et naturellement j'ai couru chez Henri avec ce feuillet blanc et, malheureusement, ils sont au courant. Mais je leur ai expliqué aujourd'hui que j'ai reçu maintenant ton explication : tu étais troublé. Ta mère, souffrante a conduit son frère très âgé à Dinard, étant donné que les vieillards doivent être évacués de Metz et elle t'a prié de chercher quelque chose à Bruxelles pour elle et pour moi. A l'avenir, soyons très précis et complets quand nous nous écrivons ou télégraphions. Oui, et maintenant, la situation semble se prolonger ou s'éclairer. C'est que les guerres, maintenant, on les fait à la manière de Hitler, ce suranimal. Et le Français, plus humain succombera, comme toujours, au muscle. Que l'univers tout entier parle jour et nuit d'un homme avec lequel aucun homme intelligent ne voudrait converser cinq minutes car il est tellement médiocre. Et un Chamberlain qui s'enfuit à Canossa, ô honte ! Mais Holopherne aussi a trouvé une Judith ! Comment passes-tu ta journée en Belgique, mon chéri ? Et, la nuit ? Ecris plus souvent, toi aussi, nous en avons malheureusement le temps. Comme toujours il fait beau, pour aggraver la torture d'être seule et la lune allonge les nuits blanches. J'aspire douloureusement l'odeur de ta chambre et quand je veux manger, cela me reste dans la gorge. Mais avant tout, tu es enfermé dans la chambre secrète et spéciale de mon cœur et nul chirurgien ne pourra plus t'en déloger. Une maladie honteuse, cet amour immémorial. Sois gai, tu vis et tu es un poète rare, que veux-tu de plus ? Je crois en toi, en la vérité du sentiment et l'éternité de la bonté, mais je ne crois pas à la guerre et à la destruction. En toute tendresse Ta Zouzou En tous cas, vois un peu à Bruxelles et dans les environs s'il y a possibilités d'habitation, car nous devrons peut-être partir d'ici tôt ou tard. 2ème de Claire à Paris à Ivan Goll à Bruxelles 15 septembre 1938 MST p.239/240 15.9.38 [jeudi] Mon tout doux, Je n'ai reçu qu'hier soir ta lettre par avion, à 9H., et il était trop tard pour te répondre. Vers 6 H. j'ai aussi reçu un télégramme de ta mère, avec réponse payée de Dinard : "Où envoyer billet baisers Réb." Sans indication d'adresse, en sorte que je n'ai pu lui répondre, bien que j'aie passé 36 heures dans une affreuse angoisse à cause d'elle, la voyant assassinée dans sa demeure, et que je lui aie télégraphié à Metz et que le télégramme me soit revenu, car là-bas non plus, elle n'a pas laissé d'adresse. Quel dommage, que vous perdiez ainsi la tête tous les deux, en un moment où il est nécessaire d'être aussi précis que possible et où l'on devrait prendre son temps quand on écrit une lettre ! C'est ainsi, par exemple, que je ne trouve pas ton livre sur Alexandre, car tu ne m'indiques pas où il est rangé. Tu n'écris pas si tu veux ton smoking, une chemise blanche, des chemises de couleur neuves, un pyjama etc. Car, cette fois, il s'agit de renoncer à tout ce qui reste dans la maison. Avec Manchez (*) on ne plaisante pas. Je pense aussi à mes livres, à mes articles dans le B.T., à toutes nos critiques, à toutes tes oeuvres, etc.: ne devrais-je pas, dès maintenant, en expédier un certain nombre d'exemplaires, en petite vitesse, au Splendid ? Qu'en penses-tu ? En outre, je ne crois pas que mes vêtements d'hiver et les tiens tiennent dans le CG et dans la malle-cabine, il faudrait une malle plate assez grande, d'autant plus que la mienne est détériorée. Comme nous avons manqué de prévoyance ! Tu n'écris pas non plus s'il faut mettre Goll ou Lang - tu me l'écris seulement dans ta lettre par avion. Et tu réponds trop tard à mes deux télégrammes, au lieu de rentrer souvent à ton hôtel, où il peut toujours arriver un mot important de moi. Fort heureusement, cette fois, le billet était inclus dans ta lettre, mais je crois que l'on n'a pas le droit d'inclure quoi que ce soit dans les lettres. Et maintenant, chéri, ton intention de te rendre en Angleterre ? On peut bien faire annuler ou un dépôt par écrit. Ou est-ce que tu veux te rendre compte un peu à Londres, qui sera immédiatement bombardée, de la négligence que tu as eue ici ? Quand on est déjà dans un pays neutre, à quoi bon se transporter dans un pays belligérant ! Fais-toi, éventuellement verser une très grosse somme, mais : 1°) l'Angleterre est riche, elle ne fera pas banqueroute 2°) dès le début des hostilités, les banques dirigeront certainement les biens de leurs clients vers l'intérieur du pays. C'est ce qui aura lieu en Suisse aussi, espérons-le puisque nous y avons tout laissé en plan. Bruxelles, cette fois-ci me paraît à l'abri de tout danger. D'abord, parce que la princesse héritière d'Italie (alliée d'Hitler) est une Belge. Tout au plus les vivres peuvent-ils s'amoindrir, mais qu'est-ce que cela nous fait ? Mais si tu veux aller en Angleterre, le mieux sera que nous y allions ensemble. Je ne peux pas, moi non plus, attendre la dernière minute, car avec mes nombreux bagages, je ne trouverai plus de taxi (ils seront aussitôt réquisitionnés) et les gares, les trains ne seraient presque plus accessibles qu'aux militaires. Déjà, avant-hier, quand j'ai voulu aller chercher ta mère, la gare de l'Est était partiellement barrée à cause des réservistes. On ne distribuait plus du tout de billets de quai. En plus de toutes ces courses et empaquetages, j'ai été indisposée la nuit dernière, en sorte que je me sens fort misérable sans ta proximité. Mais à présent, il ne s'agit pas de gémir, mais de ne pas manquer le moment décisif. Réponds de suite, si tu crois devoir encore aller à Londres. Mais comment pourrons-nous ensuite en ressortir avec les mines tout autour, ou y rester ? Non.dans notre cas particulier. J'enverrai cette lettre par avion, si c'est faisable. En amour Ta Zouzou (*) notre propriétaire, ami intime du Ministre Flandin, qui était pro-Hitler Carte d'Ivan Goll Bruxelles à Paula Ludwig Paris 15 septembre 1938 ImsL p.512 à traduire *** Le 20 septembre Goll est de retour à Paris; Le 24 septembre, il envoie 10 exemplaires de leurs livres à Dinard ainsi que différents objets de valeur. Le 25 septembre Ivan part en train pour Bruxelles et Ostende d’où il va à Londres pour réaliser des ordres bancaires, il revient le 28 septembre à Bruxelles avant de rentrer à Paris le 1er Octobre. Carte d'Ivan Goll Bruxelles à Paula Ludwig Paris 25 septembre 1938 ImsL p.512 Paula Ludwig part début octobre à Ascona pour y passer quelques semaines avec son amie Nina Engelhardt ; après son départs Goll loge dans sa chambre, rue d'Assas ; Paula ne reviendra à Paris que début décembre lettre d'Ivan Goll Paris à Paula Ludwig Ascona 7 octobre 1938 ImsL p.513 lettre d'Ivan Goll Paris à Paula Ludwig Ascona 14 octobre 1938 ImsL p.514/515 lettre d'Ivan Goll Paris à Paula Ludwig Ascona 15 octobre 1938 ImsL p.515/516/517 à traduire lettre d'Ivan Goll Paris à Paula Ludwig Ascona 4 novembre 1938 ImsL p.517/518 lettre d'Ivan Goll à Metz à Claire Paris 8 novembre 1938 MST p.240/241/242 Metz 8 novembre 1938 Aimée, La journée d'hier lundi a été bien remplie, riche en expériences très diverses, et elle s'est achevée par un splendide clair de lune. Cela commença par la grande aurore à Bâle, après un intéressant parcours nocturne, avec le grand Suisse auquel tu m'avais confié; Il m'a pris sous sa protection virile, comme c'est son habitude professionnelle, car il est un célèbre guide de montagne des Alpes bernoises. Un merveilleux enfant de la nature. Chose touchante, il venait de passer deux jours à paris avec son jeune ami, et tous deux avaient parcouru la ville à pied : de la Tour Eiffel au Sacré Cœur. Ce qui l'a le plus étonné, c'est qu'il n'a pas été accosté par une seule femme, et que, par conséquent, Paris n'est pas la Babylone du péché comme il l'avait cru : comment avait-il pu se l'imaginer ? Ensuite, il m'a raconté pendant des heures des histoires de ses montagnes, avec un tel amour pour la nature alpestre, pour les secrets des glaciers - jusqu'à 26 ans, il était pâtre, sur un pâturage élevé, à trois heures de la plus proche habitation. Il n'était "descendu" qu'une fois, pour son service militaire. Ensuite, il devint un guide recherché et héroïque. Cet été, il a fait 59 fois l'ascension du Pic Palu, 41 fois une autre, etc.; et il a gagné 3.000 francs suisses. Mais à Paris, il a dépensé 20 frs. suisses en tout et pour tout. Quelle âme pure. Cette chasteté - il a 46 ans, n'est pas marié, parce que son métier est trop dangereux. Son père et ses trois frères se sont tués en montagne. il sait que cela lui arrivera un jour - mais il accepte la mort avec beaucoup de simplicité. Le plus bel être humain que j'ai rencontré de ma vie. Et, comme il parlait des fleurs, des levers de soleil ou du pain ! Ensuite, à Zurich, j'ai rapidement réglé mes affaires. L'employé que je connais, à la banque, s'est réjoui de me voir, et a été très content que je lui offre "Jean sans Terre", - une idée de toi. Je suis reparti l'après-midi et j'ai eu assez de temps d'attente à Bâle - à cause de la différence entre l'heure de l'Europe centrale et celle de l'Ouest - pour aller au Musée, où j'ai fait intimement connaissance avec Konrad Witz, Holbein et Urs Graf. Lors du voyage de retour (Bâle-Strasbourg-Metz-Luxembourg) on passe par Schlettstadt : peut-on passer ainsi tout simplement, à toute vitesse, devant le tombeau de son père ? Je résolus de descendre, bien qu'il fût déjà 7 h. du soir, pour rendre une visite nocturne à ce cimetière de légende. Il faut marcher environ ¾ d'heure à travers des champs et des vignobles. Au ciel étincelait la plus pleine de toutes les lunes. J'étais parcouru par des frissons de peur, mon ombre m'effrayait. Loin, à l'horizon, les Vosges argentées. Mais plus j'approchais du cimetière, plus j'étais épouvanté. Enfin, le grand et vieux mur. Devant, la maison du gardien. Trois chiens aboyaient, trois êtres humains tout noirs passèrent la tête à travers la grille. Moi, je me dissimulai derrière des buissons, trouvai entrouverte la porte qui mène aux tombes, ce qui est étrange, et bondis en plein mystère. Je trouvai sans peine la pierre tombale de mon père, un peu oblique, toute habillée de lierre, et je restai longtemps à genoux… mais le gardien, ses chiens et sa famille ne reposaient pas - tandis que je dialoguais convulsivement avec les étoiles et avec le mort. Finalement, ils me trouvèrent et poussèrent de grands cris, dont j'eus honte en présence de ces ossements. On me traita comme un profanateur de cadavres, comme un criminel, et le silence ne se rétablit que lorsque je mis un billet de 50 fr. dans la main de l'homme. Le gardien m'avoua que, de toute sa carrière, rien de semblable ne lui était jamais arrivé. S'il raconte cette histoire à ma famille, on en déduira que je suis mûr pour l'asile d'aliénés. Sur le chemin du retour, la lune commença lentement à pourrir, comme une pomme dans laquelle on mord, et qui s'oxyde. Des ombres bondissaient sur la vaste plaine. Une nouvelle forme de peur m'assaillit. Mais bientôt je perçus le signe accueillant que me faisait le clocher de Schlettstadt, petite ville typiquement alsacienne. A vrai dire, c'est d'abord une haute tour carrée qui me reçut, - on l'appelle la Tour des Sorcières. En bas, se trouve un restaurant. Les repas d'enterrement y sont quelque chose de particulier, qui réconcilie l'homme avec la terre. Je commandai un menu fabuleux avec poularde et vin pétillant d'Alsace, le vin même que mon père aimait tant et dont il avait dans sa cave de pleins tonneaux, ce qui me remplit d'admiration posthume à son égard. Posséder un tonneau et descendre, tous les soirs, à sa cave, quel sentiment de richesse cela doit inspirer ! Pendant le dîner, la tragédie lunaire était arrivée à son dénouement. Un seul hôte était assis près de moi, un authentique Alsacien, avec lorgnons et redingote ; il mangeait un brochet au bleu. Comme tout cela évoquait ma patrie ! Vers 10h., l'express doré fila avec un bruit de tonnerre à travers la nuit - passant devant le cimetière et effarouchant les spectres. Comme une journée de 24 heures peut être remplie à éclater, de vivants et de morts, d'aventures alpines, de frayeurs lunaires, de danses macabres d'Holbein et de paysages féériques ! Et seul un solitaire peut vivre aussi pleinement ! Mais à présent, grâce à cette lettre, toi aussi tu prendras part à tout ceci. Ton Ivan Carte d'Ivan Goll Paris à Paula Ludwig Ascona 9 novembre 1938 ImsL p.518 Carte d'Ivan Goll Metz à Paula Ludwig Paris 10 novembre 1938 ImsL p.519 lettre d'Ivan Goll Paris à Paula Ludwig Ascona 14 novembre 1938 ImsL p.517/518 à traduire Paula Ludwig rentre à Paris début décembre