Isaac Lang, né le 29 mars 1891 à Saint-Dié (France), est le fils d'Abraham Lang et de Rébécca Lazard, mariage d'Isaac Lang et de Claire Aischmann  21 juillet 1921 :

décédé le 27 février 1950 à l'Hôpital Américain de Neuilly-sur-Seine.

Claire STUDER, née Aischmann le 29.10.1890 à Nüremberg, mariée en 1911 au Dr. Heinrich Studer : une fille Doralies est née en 1912 à Leipzig ; depuis la fin de 1916, Doralies vivait à Zurich chez les parents d'Henri Studer : séparation du couple Studer au printemps 1917. Divorce avec Henri STUDER  le 27 mars 1919.

21 juillet 1921 : mariage d'Isaac Lang et de Claire Aischmann [1]

Décès de Claire le 30 mai 1977 à Paris

carte d'Yvan Goll, Berlin du 21 juillet 1914 à son grand-père Lion Lazard à Metz

«  Mes chers. La dernière carte d'ici. Tout est réglé et je pense être le vôtre jeudi dans la journée si je ne me trompe, vers midi. Je me réjouis beaucoup de vous revoir et espère vous trouver surtout en bonne santé.

En attendant, je vous embrasse affectueusement votre

                                                                                  dévoué petit-fils

                                                                                              Ivan »

10 février 1917 : première rencontre entre Ivan Goll et Claire Studer. Leur correspondance sera publiée en 1966 [2]

La première lettre d'Yvan (Lausanne) à Claire (Genève) du 12/02/1917 MST p.11/12

                                                                                              Lausanne, 12/2/17

                                                                                              Riant-Mont,5

                                                                       mais adresse postale toujours à Case Maupas

                               Mes très chères amies,

            Je suis rentré chez moi, à la fois très heureux et très malheureux, en sorte que je ne me sens pas capable de porter un jugement sur moi-même. Dites-moi, s'il vous plaît, vous deux :

suis-je réellement aussi mauvais que j’en ai l’air ?  Vous avez dû maintenant vous prononcer,  et la conclusion la plus raisonnable à laquelle vous vous êtes arrêtées, c’est peut-être : ce type est venu avant - hier,  aujourd’hui il est reparti,  gardons notre calme après ce jeu fatal,  etc. Mais vous êtes les premières à savoir que ce qui importe dans la vie,  ce n’est pas toujours d’être raisonnable. Il y a une chose que je sais,  c’est que vous deux,  Yvonne ¹ et Liliane ²   vous avez été pour moi quelque chose d’important,  et je crois que vous pouvez devenir encore plus, vous pouvez devenir mon destin.

            Gustave ³— il n'a pas encore reçu votre baptême — est tout à fait hors de lui, il ne me pardonne pas mon lâchage d'hier pour l'excursion à skis qu'à la condition de faire bientôt votre connaissance. Il a raison. La meilleure solution, c'est que vous veniez très vite à Lausanne et que vous vous organisiez ici, comme s'il n'en avait jamais été autrement.  Pour qui sont faits les chemins de fer, les pensions ? Et ensuite : quand vous ne nous supporterez plus, vous serez là, toutes deux, et si vous ne vous supportez plus, nous serons là.

            Il faut être impulsif  !

            Chacun garde sa liberté personnelle, jusqu'à ce qu'il se soit forgé ses propres chaînes : ô chaînes de roses !

Aujourd'hui, c'est le premier jour de bruine à Lausanne. Pas encore le printemps, mais une invite à voyager vers des contrées ensoleillées.

            Cet après-midi, nous nous mettrons à chercher les logis. Gustave jubile à la pensée que nous devrions, à quatre, louer tout un appartement : ô liberté, ô discours à haute vois dans le clair de lune de minuit ! Une installation de ce genre coûte moins cher que lorsque chacun loue une chambre. Et à midi, on va dans les restaurants.

Mais surtout que je ne l’oublie pas:  merci,  merci,  pour m’avoir accueilli si familièrement,  mes bonnes soeurs. Quand on se sent des âmes si proches,  pourquoi ne doit-on pas aussitôt se tutoyer? … hier soir,  mon vieux propriétaire a téléphoné à tous les bureaux de poste qu’il fallait rechercher le skieur disparu,  et l’alerte a été donnée dans toutes les Alpes. En ce moment,  on cherche mon cadavre imaginaire sous les avalanches de neige. Si l’on savait quelles autres blanches avalanches m’ont enseveli! 

            Je vous envoie par le même courrier 3 exemplaires du  "Requiem" et la  "Himmlische Licht" de Rubiner,  que je vous avais annoncée et que devra garder pour elle celle de vous qui croit pouvoir le mieux me dispenser,  en échange,  une autre lumière céleste

                                               cordialement

                                                           votre

                                                           Iwan

¹ (Yvonne Schwam) épousera Wolfgang Schaper, fils du sculpteur berlinois Fritz Schaper

² (Claire Studer,  née Clara Aischmann se faisait appeler Claire mais Yvan l’appellera indistinctement Lillan,  Liliane,  Liane,  Neila,  Claire,  Clarisse, Zouzou,  Susu)

³ Gustave Bychovski, étudiant en médecine, deviendra psychanalyste à New-York

lettre d'Yvan (Lausanne) à Claire (Genève) du 18/02/1917 MST p.12/13 

                                                                       Lausanne, 18. 2.17

Chère Liliane,

            Quand je revois la journée d'hier, je me fais l'effet d'un petit garçon heureux : je riais, je plaisantais, je te voyais, rien que toi. Je dois m'avouer aujourd'hui que je ne m'étais, auparavant, jamais cru capable d'une explosion aussi exubérante et aussi impulsive.

            Mais nous n'étions pas seuls : derrière nous, se tenaient continuellement deux êtres, que notre cœur semblait négliger, que nous paraissions oublier, mais auxquels nous étions liés deux par deux, par des liens puissants, en ligne droite et en croix.

Il y a Guscha *, dont tu ne pouvais rien dire de plus exact que ce mot : il est analytique Il y avait Yvonne, dont je ne pourrais rien penser de plus douloureux que ;: elle souffre.

            La journée d'hier était une projection de l'avenir sur le présent. Et celui qui se tenait le plus loin était aussi celui qui le voyait le mieux : Guscha. Il me signala vers quelles difficultés et vers quels terribles dangers nous nous avançons, les bras unis. Et je fus malheureusement obligé de lui donner raison. Yvonne n'a pas oublié.

            Je n'ai pas encore assez souffert (à ce qu'il semble).

Cela est injuste. Cela pourrait devenir plus injuste encore. Je ne crois guère à la possibilité d'une forme d'amitié durable, objective, limitée au spirituel. Toi non plus. Lui non plus. Elle — non plus.

            Ainsi : malheur d'un côté, malheur de l'autre.

            Ce n'est pas une volonté soudaine qui peut faire de nous des amis, comme le froid rassemble les particules étoilées en un flocon de neige.

            Une longe habitude l'un de l'autre pourra mieux nous souder ensemble.

            Habituons-nous l'un à l'autre. Peut-être.

Nous pourrons y arriver grâce à un minuscule changement ; nous ne prendrons pas tout de suite quatre chambres, mais nous resterons ensemble, et vous habiterez ensemble de votre côté ; nous vous rendrons visite, tous les jours : ce qui était d'ailleurs votre première pensée.

            Nous vous chercherons donc 2 ou 3 chambres dans une pension agréable (Fr. 4,50 - 5) Le voulez-vous ?

            Hier, je n'étais pas moi-même. J'étais trop amoureux. Pardonne !

            Je souhaite qu'Yvonne n'interprète pas faussement le fait que j'ai évité de prononcer des paroles tendres pour adoucir une douleur dont je savais que mes yeux remplis de toi semblaient la cacher (mauvaise construction de phrase !)

            Aujourd'hui, je suis plus brisé que jamais.

            Guscha et moi sommes vos amis dévoués

                                                          

                                                           Iwan

* Gustave Bychovski, étudiant en médecine.

Gazette de Lausanne n° 213 - 5 août 1917 :

Iwan Goll : " A propos d'une nouvelle loi allemande" 

C’est la première fois que Goll écrit sur Claire Studer : "en de vibrants articles qui paraissent dans la Freie Zeitung de Berne,  Madame Claire Studer invite les femmes à se réveiller,  à prendre parti pour leurs maris et leurs enfants.

.... Femmes!  dit Mme Claire Studer,  il ne doit y avoir pour nos enfants que des lois dictées par l'amour et non par la force,  des lois qui ont pour but la Vie et non la Mort!  Défendez-vous!  Défendez vos enfants par tous les moyens!  Inculquez-leur la haine contre la guerre!  Apprenez-leur l'amour de l'humanité!  "

Yvan (Saint-Cergue, près Nyon) à Claire (Chailly s/Lausanne - Les Fauconnières) du 23/08/1917 MST p.14

                                                                                  Saint-Cergue  2 heures

J'ai vu, à 10 heures, à Nyon, partir le train de Genève. Une force effrayante m'entraînait avec lui. Déjà je maudis ma montre, parce qu'elle tourne trop lentement.

Quand viendra le soir ? Je vais encore errer, pendant trois heures, à travers les fourrés, pour tuer le temps.

                                                           Iwan   

Il semblerait que ce soit le Dimanche 9 septembre 1917 que se soit réalisée leur passion au sens biblique

Yvan (Berne) à Claire (Zurich) du 13 septembre 1917 MST p.14

Claire Studer                                                 jeudi matin (Berne 13/ 9-1917)

Zurich                                                                        

Poste restante, Bureau central

Mon cœur qui a été percé hier soir par de grises lances de pluie (ton invention en rêve) voltige aujourd'hui, rouge comme un oiseau, pour être le premier à ta rencontre.

            Il t'entourera de ses battements d'ailes, en toi et partout. L'entends-tu chanter ?

                                                                                  Iwan

La mère de Goll est à Lausanne les 13/14/15/16/17/18 septembre 1917

lettre d'Yvan (Chailly-Lausanne) à Claire (Zurich) du 14/09/1917 MST p.14/15

Madame Claire Studer                                  Chailly, vendredi soir, (14-IX-1917)

Vogelsangstrasse, 3

(3, Rue du Chant des Oiseaux)

Bien-Aimée,

Le temps de la réflexion est passé; seul le sentiment prend le dessus. Il y a mille choses entre mon billet d'hier et celui-ci  — mille étreintes, mille séductions, mille cris, mille rêves, mille peurs, mille caresses. Cela se passait cette nuit.

            Ta carte, ce matin, m'a rendu heureux.

            Je reprends mon récit de la journée d'hier. Avant mon départ de Berne, je rencontrai encore, par hasard Jacob ¹, qui souriait et qui affirmait que ce sourire était pour moi, sans qu'il m'ait vu —  il pensait justement à Iwan le Terrible, il voulait nous écrire et nous inviter à Merlingen où il trône à présent. Dommage, ai-je dit. Il t'envoie ses hommages.

            Je vis, également par hasard, Hugo Ball. Conversation intéressante. Ses hommages.

            Je vis aussi Streicherlein. Des miaulements de chat.Ses hommages.

            Je vis Schlieben ². Ses hommages.

            Tu vois combien j'étais chargé en quittant Berne.

            Mais je vis aussi Lutek. Ses hommages. Et si je vois encore beaucoup de gens, cette lettre ne sera plus qu'une litanie.

            Mairie : payé 5 Fr. donné le bon, reçu en échange le stupide permis Schein (sont-ce là tous tes papiers ?) Pour la carte de sucre, on s'est moqué de moi, mais si tu te dépêches, tu en obtiendras une nouvelle à Zurich. Pour compenser, ta belle-maman m'a généreusement donné son reste. Il suit par ce courrier.

            Jointes par conséquent : lettre chargée et 2 annexes.

            En outre, par le même courrier, un petit mandat, qui suffira, je l'espère, pour les tramways de Zurich.

            Quels succès as-tu enregistrés jusqu'à présent ? Chambre ³, Karrodi, Rubiner, Cornelius?

            Puisque tu es sur place : quand nous atteindra enfin "l'Echo du Temps" *?  depuis quand a-t-on appelé dans le bois **? 

Travail :  ce matin,  mon libre "Appel aux Intellectuels". Très content. Il est cinq heures. D’habitude tu serais venue ; tu t’asseyais sur le lit et tu m’écoutais. Ou bien tu me harcelais,  ou encore tu mordillais des pommes (bien mûres et sucrées). Mais à présent ?

                                               Je suis malheureux

                                                           Iwan                                     (S.D.d.V.)

¹ Heinrich Edward Jacob

² Dr. Hans Schlieben, rédacteur-éditeur de la revue pacifiste suisse Die Freie Zeitung

³ Ils recherchaient une chambre.

* Zeit-Echo,  revue pacifiste des artistes. Editeur, Ludwig Rubiner.Dans le numéro de juillet :

Claire Studer "Die Stunde der Frauen"  p.9/10

Ivan Goll : "Menschenleben"  p.20-21

** traduction littérale,  de Claire Goll,  pour :  in den Wald gerufen worden,  qui semblerait mystérieuse sans le commentaire de Barbara Glauert,  note 3-p.310 M.S.T.:  allusion à Der Sturm,  revue hebdomadaire pour la Culture et les Arts de Herwarth Walden, revue de Berlin à laquelle Yvan et Claire collaborèrent régulièrement).

lettre d’Yvan (Chailly) à Claire (Zurich) du 15 Septembre 1917 MST p.15/16 

                                                                                  Chailly, 15 sept. 17

Très aimée,

            Je suis bouleversé, élevé par ta lettre au-dessus de moi-même. Oh ! après une telle nuit de tourment, d'horreur, de chute vertigineuse en direction de toi. Combien de vie tu m'as apportée. J'étais mort. Une gouttière grise et ruisselante sur un toit. Battements, battements. Crépuscule. Cri d'angoisse. Oh ! après une telle nuit de torture.

            Tu es l’étendard rouge-feu du jour. Tu es la salvatrice de l’humanité. tout doit se vouer à toi,  tout.

            Je viens bientôt,  bientôt,  bientôt. Ici,  je ne peux déjà plus rien faire,  après les premières semaines de repos. Il faut que je creuse la terre de mes ongles,  que je la fouille jusqu’au coeur,  elle et les hommes.

            Ecoute :  nous voulons devenir des "êtres humains",  dans le sens où tu parles de Frank.¹ D'ailleurs, tu le perces bien à jour, psychologiquement : tout à fait comme je le revois dans mes souvenirs. Surtout ces yeux froids, froids qui vous dissèquent, n'est-ce pas ?

            Que de choses tu as déjà vécues à Zurich ! Et je les ai vécues avec toi, puisque tu les a ensuite revécues avec moi, si intimement. Merci. Bien, bien, Bruno Götz* : est-il quelqu'un ? Avant la guerre, il affectait la " jeunesse " et la "simplicité".

            Je suis toujours très content de mon  "Appel aux Intellectuels". Inspiration directe. Ce sera peut-être pour Rubiner. Développement,  continuation et amélioration du dernier article.

            Par ailleurs aujourd’hui deux nouvelles poésies d'"Unterwelt " (Bas-Fonds). Mais hier,  hier :  encore des traces de toi. Aujourd’hui,  je suis vide,  solitaire,  épuisé. Va peut-être, si ça s'arrange d'une manière ou d'une autre, à St-Prex. Douce,  encore un baiser,  un baiser,  et ensuite — me jeter sur toi. Bientôt. Bientôt. J’enfle de plaisir. Mes parents sont gentiment avec nous. Je représente la F. Z. à Zürich. J’obtiens de l’argent d’eux. Il nous en faut beaucoup. Il faut que nous vivions. Devenir quelque chose. Car bientôt,  je le sens,  la mort peut me saisir. Pourquoi ?  Cette nuit-ci parlait de la mort. S’il te plaît,  ne dis pas aux gens que l’article d’aujourd’hui,  dans la F. Z.² est de moi ; ou alors,  excuse-moi pour ce charabia sans signification,  s’il te plaît.

            Je me réjouis que tu aies trouvé une bonne chambre. Je te souhaite beaucoup de soleil,  beaucoup d’étoiles,  beaucoup de lumière céleste. Il faut que tu travailles,  que tu travailles ferme,  tu es encore trop peu de chose. Nous devons monter. Bravement.

S’il te plaît,  trouve un bonne chambre pour moi. Le prix n’importe pas.
Cette lettre me contient tout entier,  je t’aime,

Je t’embrasse délicatement

                         Iwan             

Ton dernier titre pour Frank, ¹ le meilleur :   "L’homme se lève". Je lis en ce moment les lettres de Bakounine à Oyaroff.            (S.D.d.V.)"

*collabore à Die Weissen Blätter

¹ Frank Leonhard cherchait un titre pour son dernier livre qui sortit sous le titre Der Mensch ist gut, "L'Homme est bon".

² Die Freie Zeitung 1. Jg. Nr 45 -15 sept 1917, article signé I. G.: " Das Janushaupt der Schweiz " (Les deux visages de la Suisse)

lettre d’Yvan (Chailly) à Claire (Zurich) du 16 Septembre 1917 MST p. 17/18 

                                                                       Dimanche matin, 16 septembre 17

           Ardemment aimée,                            

            Cette nuit, j’ai dormi plus tranquillement, car je savais ce que le matin allait m’apporter:  mon parachèvement. Quand tu m’écrivis cette lettre,  je sentais clairement ton haleine,  je voyais les feux follets dans tes yeux,  lorsque je montai sur le bateau qui allait à Saint-Prex. Je te sentais,  jeune fille en bouton,  vêtue de ta robe blanche,  bondir dans ma main et rayonner doucement.
            Hier,  ce fut un beau jour ensoleillé. Mais aujourd’hui,  c’est le dimanche des dimanches.
            Hier,  j’étais avec toi chez Mme Werefkin ¹,  avec toi …

            D’abord :  elle était seule,  toute seule depuis huit jours,  car Jawlenski et André ² sont,  en ce moment,  à Zürich,  pour y chercher un appartement ?  (Tu connais ça ?) Elle a peint,  de nouveau,  en trois nuits successives,  un chef-d’oeuvre devant lequel on sent son coeur cesser de battre. Tant d’oeuvres d’art,  vraiment éternelles,  dans une pareille bicoque,  et en si peu de temps,  tout récemment. C’est véritablement énorme. Des vignobles,  tristes,  bruns,  soulevés en croupes,  à travers lesquels se creuse un étroit chemin. Il conduit par derrière,  dans un sombre mystère,  dans le ventre de la montagne,  de la terre,  - mais,  par devant,  il s’élargit,  devient bleu-clair,  et il s’empare de tout le tableau,  de tout le spectateur. Ce chemin,  notre chemin à tous. Sur ce chemin,  à l’arrière-plan,  une jeune fille,  en blouse rouge,  rien que cette petite blouse,  cette tache rouge,  coeur de ce samedi soir,  effrayant. Et sur le devant,  comme aux aguets,  comme un apache,  comme la menace du quotidien,  de la chair,  du plaisir,  de la nature terrestre:  un homme,  un homme simple,  peut-être un travailleur de la terre,  peut-être un matelot. Deux êtres humains au milieu de tant de grandeur et de désespoir.

            Marianne affirme que ce tableau,  maintenant,  est encore plus parfait que tous les autres. Elle a mis,  à côté,  le  "Dialogue infini". Elle a démontré avec quels moyens déformés,  extérieurs (nuage,  table rouge,  voile gonflée) toute la catastrophe,  entre les deux,  a été renforcée. Mais dans l’oeuvre nouvelle: il n’y a aucun cri,  et rien n’a besoin d’être interprété. La situation existe déjà dans les vignobles,  et les hommes sont  "destin": cette petite blouse rouge (grande comme une pièce de 5 francs),  si on l’enlève,  le tableau est sans vie et il se désagrège.

            Quelle maturité,  Liane,  quelle grandeur: si nous pouvions vouloir,  penser ainsi,  être simples ainsi. Il faut que nous y arrivions. Oh! pas de cafés,  pas de polémique,  pas de chasse aux expériences: le monde est en toi. Il est très difficile d’être aussi simples avec les mots. Nous avons beaucoup à travailler. Sur nous-mêmes.

            Puis nous avons été nous promener. Un paysage divin. Le dernier jour paisible de l’été. Nous sommes restés 2 heures assis sur le quai de la gare,  le lac devait être à 200 mètres de nous,  mais nous ne le voyions pas. Une colline dans l’or automnal. Mille mouettes voltigeaient,  étoiles blanches. Elles étaient si près de la terre ; le ciel descendait sur la terre. Près de nous,  des raisins mûrissaient. Des trains passaient. Là,  Marianne m’a raconté toute sa vie: toute.

            A présent,  je connais Jawlensky,  et le méprise.
Marche vespérale jusqu’à Morges. Atmosphère à la Bovary. Des confiseries odorantes. Des boucheries … Nous fîmes des emplettes,  causâmes avec les gens. Fîmes des expériences. Promenade en barque dans le soir mourant. Nous nous livrâmes à la puissance de ces terribles,  monstrueuses montagnes. Des cloches se mirent à tinter,  pour annoncer ce dimanche.
Après la confession de Marianne,  vint la mienne:  nous parlâmes beaucoup de toi - oh!  comme elle te connaît:  incroyable,  Liane,  excuse-nous ; nous parlâmes de ton esprit et de … tes jambes. Elle t’apprécie beaucoup,  et attend beaucoup de notre vie en commun. O Dieu,  qu’elle est belle.
            Parenthèse: je relis beaucoup tes lettres. Ton manque de patience,  Aimée, vient-il de l’esprit ou des jambes ?  S’il t’est inspiré par l’esprit,  alors,  sens donc,  dans ces lignes,  combien je suis proche. Mais,  en ce qui concerne les jambes,  je sais bien que tu ne peux pas donner tant d’importance à une question de jours. O Aimée,  ne te dupe pas toi-même,  avec tes jambes. Que sont 3 jours ou même 6,  alors que des millions de femmes attendent déjà depuis 3 ans de guerre et attendront peut-être 3 ans encore ?  Alors,  je t’en prie,  Liane,  toi qui es un être humain,  crois en toi,  crois en moi: voilà tout!

            Parenthèse fermée.
            Ainsi ces cloches d’hier soir. Exactement les mêmes cloches qu’il y a 8 jours,  splendeur dominicale,  parfums du coeur,  âme qui s’ouvre. Depuis 8 jours exactement,  je sais que Liane est mienne. Je me fie à toi,  à ton amour.

Suite de la promenade en barque: nous prenons un bain d’étoiles. Des étoiles là-haut par-dessus les nuages,  en-bas dans le fond du lac,  des étoiles à Lausanne,  des étoiles en France. Nous-mêmes,  étoiles. Etoiles humaines. Et une étoile bien loin,  là-bas,  à Zürich. Toi,  mon étoile la plus brillante,  unique,  sans laquelle les autres ne pourraient jamais luire.
Ensuite,  nous mangeâmes une friture du lac,  avec un  "moût" piquant du Valais,  dans une gentille petite auberge française,  à tonnelle. Mais nous étions déjà amollis. Nous causâmes de Rubiner et de l’avenir.
            Retour à la maison.
            Aimée,  je voudrais voler vers toi. Prends patience,  peu de jours encore. Mes parents ont beaucoup d’achats à faire pour moi,  et Dieu sait que cela ne se fait pas en un jour. Une malle,  des souliers,  du linge. Il faut que je me maîtrise car ils m’aiment. Demain et après-demain,  ce sera les plus grands jours de fête pour ma pieuse mère. Je n’ai pas le droit de les lui gâter. Ce sera vite passé. En outre,  il faut que je fasse divers emprunts. Ainsi,  tu as une chambre pour moi,  - fameux, - mais te plaît-elle?  C’est là le principal.
            Nous allons être riches.  "Marsyas" a accepté  "Domkoncert ". 20 mark (en tout 70).

La Gazette de Lausanne a accepté quelque chose. J’ai envoyé à Schlieben  (1) les commentaires sur le  "Hahn"(2),  car il s’y intéresse. Nouvelle version du  " Gai printemps "(3).

                                                                             Je me jette à tes pieds

                                                                                              Iwan

Un mot de Mme Werefkin : "L’amour ne doit pas être un arrière-plan,  mais le sol sur lequel on se tient et sur lequel on édifie la voûte spirituelle de sa vie ".

¹ Marianne de Werefkin,  fille du gouverneur de Vilna,  compagne d’Alexej von Jawlensky

² André fils illégitime de Jawlensky,  pas encore reconnu à cette date. (voir:  Claire Goll,  La poursuite du vent,  1976 - Olivier Orban,  p. 53.71.76 & 77).

1) Dr. Hans Schlieben, rédacteur-éditeur de la revue pacifiste suisse Die Freie Zeitung

2) Le Coq: Franz Pfemfert, directeur de la revue Die Aktion vient de publier "Le Nouvel Orphée ",  dans sa collection "Der rote Hahn "- Band 5 (Le Coq Rouge)

3) "Grosser Frühling "fait partie du cycle de textes poétiques publiés dans "Dithyramben ",  collection "Der Jüngste Tag "N° 54,  Kurt Wolf Verlag,  Leipzig-Zürich,  1918

Réponse de Claire (Zurich) à Yvan (Lausanne) du 17 Septembre 1917 MST p. 19/20

                                                                                  Zurich, 17 septembre 1917

                                                           (Vogelsangstrasse, 3 Rue du Chant des Oiseaux)

           O Bien-Aimé,  ta lettre !  Comme j’étais toute dans ton jour et dans ton cœur !  Et comme elle me faisait mal cette parenthèse sur mes jambes. A présent que j’ai commencé à t’aimer de toute mon âme et de tout mon pouvoir,  à présent qu’au milieu de ces esprits médiocres,  j’ai le désir de ton éclair,  plus que jamais. Toi l’élu !  A présent,  tu me fais cette blessure?  A présent,  alors que je vis déjà de la vue de ta chambre à venir,  qui est encore morte et qui est pourtant déjà le temple qui contiendra mon dieu?  Ne sens-tu pas que je n’aurais jamais pu t’aimer plus réellement et plus spirituellement que dans le désespoir de cette nuit de vendredi,  où nous criâmes tous les deux en nous appelant,  et que c’est un péché contre le Saint-Esprit,  quand deux êtres,  que lia un éternel dimanche,  se laissent séparer par un jour de travail ! 

                   O toi!comme je t’aime!  Non,  comme je veux t’aimer!  La présence n’est pas réellement indispensable,  il y suffit de la conscience que nous avons l’un de l’autre,  car au moment même où Marianne disait: " L’amour ne doit être qu’un arrière-plan" etc.,  j’exposais à peu près la même chose devant Rubiner,  qui avait commencé,  avec sa femme,  une interview spirituelle de moi (Ce serait trop long de la reproduire). J’ai tout à l’heure un rendez-vous avec le professeur Feilbogen,  l’éditeur de " Internationale Rundschau.

                   Aujourd’hui,  déjeuner au Rigiblick avec les Rubiner,  Lewin  (1),  le poète populaire rouge Volkart avec sa femme. Deux personnes charmantes. Ils m’ont invitée. J’ai dit que je viendrai avec toi ces temps prochains. Tu es invité cordialement. Il connaissait le "Requiem". Partout où je vais,  quand on me présente sous le nom de Studer,  tout le monde demande : Claire Studer ?  et aussitôt,  on est en famille.

                   Toi,  toi,  je baise tes mains avec dévotion,  en leur ordonnant de venir bientôt.

                                                                                  Liane

A lundi. Ta chambre est magnifique,  je l’ai choisie avec amour. " (S.D.d.V.)

1)Kurt Lewin,  professeur en Psychologie

Yvan (Lausanne) à Claire (Vogelsangstr., 3 - Zurich) du 17 Septembre 1917 MST p. 21

                                                           Lausanne

                                                           Lundi soir,

                                                           17/9/17

                   Certes, Liane, alors nous ne nous quitterons plus jamais. Jamais ! Tu ne sais pas quelles tortures j'endure ; ton image partout. Et je ne peux rester en place. J'accumule tes lettres sur mon cœur. Quand l'impatience ou le désespoir m'assaille, j'en tire une et je m'imprègne de ses paroles divines.

                   Rien n'existe en dehors de toi.

                   Rien ne peut plus exister sans toi.

                   O torture de ces jours de fête ! ma mère est heureuse et toi, tu attends en pays étranger.

                   Patience, cela passera : demain, nous pourrons dire : demain ! O Dieu, quand j'imagine comment tu seras, à la gare,

                                                           Je n'en peux plus

                                                                       Iwan

Yvan (Chailly) à Claire (Zurich) du 18 Septembre 1917 MST p. 21/22

                                                           Chailly, 18 septembre 17,

            O bien-aimée,

                        Terrible désespoir : je ne peux venir qu'après-demain.

Il me faudra rester sans toi toute une journée de plus, n'être pas moi-même, mais seulement un fantôme. Végéter, manger et parler de politique. Il faut que je perde encore à Lausanne un jour de ma vie.

            O Liane aimée, quelle déception, demain seulement nous pourrons dire : Demain. Comment puis-je passer cette journée de deuil ? Et portant, il y a deux raisons d'un grand poids : la malle que j'ai commandée ne pourra être prête que demain soir, je ne puis donc faire mes bagages. Grotesque, n'est-ce pas ? En outre, je suis obligé  de m'inscrire encore à l'Université pour le permis. Je paierai pour cela 10 francs, mais mes parents paieront 80 francs. Est-ce que ça les vaut ? Mais ça aussi ne peut avoir lieu que demain après-midi.

Car le doyen (le secrétariat est encore fermé) ne reçoit pas avant.   

            O torture. Je ne voudrais pas, mon enfant, que tu aies déjà sacrifié ta journée de demain, refusé quelque invitation, par exemple : ce serait pour moi une grande cause de tristesse.

            J'ai fait, tout à l'heure, une promenade automnale : des dahlias sur ma table.  Et aussi des colchiques, déjà. Je tout cueilli en ton nom. Je tenais sans cesse ta lettre à la main, et ne pouvais croire à mon bonheur. Je bondissais, me sentant jeune, sur les collines, et ensuite je suis resté longtemps à la fontaine, à méditer. Je te voyais, te sentais : ô femme,  ô lumineuse, ô rouge, ô fruit ouvert, ouvert, et mouillé.

            Les femmes lentes vont toutes à travers les jardins.

Jamais il n'y eut joie plus multicolore. Lourd vin d'or. Pommes de pourpre, mort exultante.

            Je suis sans toi. Je ne suis pas. Toi seule existes. Des visages brillent dans tes yeux. Des feux brûlent dans tes paroles. Je me roule dans la terre nue. Comme le train sera lent, j'en ai déjà peur. J'ai peur de cette ascension céleste.

            Mais je veux tromper mon ennui, je veux m'occuper de tout. Blocs de papier, chocolat, sucre, etc. Je vais avoir beaucoup, beaucoup d'argent. Encore un temps, et tu pourras faire des souhaits, dilapider, perdre la tête, aller chez les antiquaires ou chez les bijoutiers.

            Tes succès sont énormes. Tu as des dons : cela, les gens le sentent instinctivement. Mais cela ne suffira pas. Il faut que tu fasses quelque chose. Travailler, travailler. Je crois que nous devrons finalement nous retirer en nous-mêmes. Comme je me réjouis d'avance de cette chambre, choisie par toi. Donne-moi, je t'en prie, tout de suite l'adresse, afin que je puisse me présenter à Maupas après-demain. J'ai été chez Perrin : ils font des recherches : réponse demain.

            Nous aurons besoin de semaines, ou d'années, ou de la vie entière, pour dire tout ce qui se cache entre nos lignes. Après-demain, mon amour : à cette heure de l'après-midi sonneront pour moi toutes les cloches du monde.

                                                           Ton infiniment dévoué

                                                                       Iwan

Quand les Rubiner seront chez nous, je me prépare à leur lire "Unterwelt" ¹. Merci du fond du cœur, et voeux de chance pour tes succès dans "Internationale Rundschau". Puis-je te conseiller d'écrire sur "Requiem" quelque chose de nouveau, plus condensé ?

            Je te télégraphierai l'heure.

¹ "Die Unterwelt" (Les Bas-Fonds) 52 poèmes dédiés à Claire Studer, poèmes écrits en 1917 et publiés en 1919  chez S.Fischer Verlag, Berlin 1919, 66 Bl..

Télégramme d'Yvan (Lausanne) à Claire (Zurich) du 19/9/1917 (9h55) MST p. 23

                                                                       Lausanne 19/9/1917

                                                                       Claire Studer Vogelsangstrasse, 3 - Zurich

                                                                       (Rue du Chant des Oiseaux)

Iwan Roméo Crésus sera jeudi à 8 heures 42 dans les bras de Liane

                                                                                  Goll

19 septembre 1917

Hymnes de nuit à Liane

                        I

Que ne puis-je toujours éclairer

Ton sommeil comme les miroirs courbes

Où tu sèmes tes rêves las.

Visages des mille passants de la rue, toutes

Les vies d'un seul jour qu'enfin tu découvres,

Les visages de vent obliques des passants, hâtifs,

Les veuves courbées frémissantes de peur;

Mendiants dévots, cierges adolescents,

Chacun d'eux s'élève

La nuit, de tes puits-miroirs bleus

Dans lesquels tu baignes.

Chacun abreuve ton sommeil plus coloré

Que ma perpétuelle et calme présence.

                        II

Je ne devrais jamais de toi être aussi loin,

Même la nuit,

Que les carillons d'or qui à toute heure

Autour de toi tournent

Et comme une couronne d'étoiles brumeuses

Voltigent autour de tes cheveux défaits.

Toutes les heures

Du balcon céleste

Un bleu coule autour de ta vie

Comme les bijoux et grappes de glycines odorantes.

Je ne devrais jamais de toi être aussi loin,

Mais à toute heure et par amour

Dans un nouveau château

Sous l'or des carillons

Te voiler

                        III

Avec des yeux dilatés d'effroi rouge

Errante par la nuit

Ma douleur éclatée sans fin

Mon sang profondément brassé dans des ravins

Et mes mains agitées soudain d'espoir

Se fanaient, livides.

Les essaims sombres de mes cris

Tombaient morts dans le lac de la nuit.

Pour te trouver

J'ai dû tuer des hommes et des forêts

Assécher des sources

Etrangler des oiseaux rêveurs.

Pour contre toi m'être brûlé et consumé

Avant que le matin m'étouffe

J'ai incendié de mon amour et calciné la terre entière.

                                                           19 septembre 1917

                                   Rien de toi ce matin, ô solitude !

                                                                       Traduction de Claire Goll

La mère de Goll, Rebecca Lazard est à Lausanne le 14/15/16/17/18/19 septembre 1917

Yvan (Lausanne) à Claire (Zurich) octobre 1917 MST p.23/24

                                                           (Lausanne)

Ta seconde lettre d'hier.

                   Ton amour monte en moi comme un champagne sucré et fou.

Je suis rempli de l'odeur automnale de ton corps. Une étrange odeur de moisi émane de nos corps, que nous creusons comme des tombes.

                   Oh ! tu m'inondes, fleuve rouge qui submerge les plaines et les anéantis. Inonde-moi, remplis-moi la bouche et les oreilles de ton vin. Et que mes yeux se dissolvent en toi.

                        Etends-toi,  étends-toi.

                        Toi ma nostalgie d'automne.

                        C'est là le Mot

                        Je tomberai bientôt en toi.

                        Mais attends encore, attends encore !

                        Maintenant seulement fermentent les sangs des vignobles.

                        Maintenant seulement fermente le sang de ton amour.

                        Je me tends déjà vers ta rencontre.

                        Déjà je fonds vers toi.

                        Mais attends encore, attends encore !

                        Distille le vin.

Modèle notre enfant, le plus bel enfant d'un amour de poète. Il faut qu'il devienne un génie, l'enfant prodige de cette décennie.

                   Ecris, lutte, répands-toi, inonde la pauvre terre de tes hymnes, de tes douleurs sauvages, de tes bonheurs de jasmin. Redis à la terre que l'amour existe. Elle l'a oublié, elle gémit dans la nuit parce qu'aucun or ne brille.

Les pauvres humains ! Ils ne savent pas.

                        Ils ne savent pas encore que tu vis,

                        Que tu aimes,

                        Que tu chantes.

                                                           Iwan

Journal de Claire Studer : Vendredi 19 Octobre 1917 MST p. 24

" Ce soir à 7 heures,  Liane et Iwan se sont  mariés.

Voici ce que Liane jura à Iwan :

Je te jure de ne jamais t’abandonner,  car ce serait m’abandonner moi même. Je te jure fidélité,  car seulement ainsi je pourrai me rester fidèle à moi-même. Je veux te connaître plus profondément chaque jour,  pour pouvoir t’aimer davantage; aide-moi donc,  à toute heure,  à me connaître. Je serai toujours à tes côtés,  quel que soit ton chemin; car je crois en toi et en ton amour.

Eternellement (pas au sens humain de ce mot,  car ce serait bien trop bref)

                                                                                  Ta Liane

Et voici ce que jura Iwan :

J’accepte ton serment,  car ton serment est le mien. Je veux  te reconduire à toi-même — car c’est le chemin qui mène, en ligne droite, à  moi. Je veux être ton mari, parce que je crois en toi :  toi la profonde, toi la vraie, toi la grande Femme. Toi la poétesse. Toi l’aimante. Je suis tien,  et je serai tien,  même après ma  mort.

                                                           Iwan

                        Sur ces mots,  ils échangèrent leurs bagues.

(Le mariage "officiel" sera célébré le 21 juillet 1921 à la mairie du 16 ème arrdt. de Paris)

Journal de Stefan Zweig : vendredi 21 (décembre 1917) [3]

"… Le soir,  chez Goll et Mme Claire Studer,  une ravissante jeune femme ; Mme Werefkin,  l’artiste peintre russe,  vient se joindre à nous. Une créature magnifique,  vivante,  étincelante elle raconte des souvenirs inoubliables sur son enfance et son pays (l’histoire de la fille enceinte qui lui sert de modèle et qui lui baisa les pieds,  son entrée en Allemagne,  elle Russe,  en pleine guerre,  croyant de bonne foi qu’il ne lui arriverait rien),  nous avons une excellente conversation,  il y a quand même ici des gens merveilleux.

Stefan Zweig:  Journaux 1912 - 1940,  édités par Knut Beck et traduits de l’allemand par Jacques Legrand (Ivan Goll p.278,  281,  282,  287,  465 — Claire Studer 282,  287,  450.) Belfond,  1986.

                                               1918

Yvan et Claire vivent à Zurich jusqu'à mi-avril 1918, où ils vont s'établir à Ascona tout en conservant leur chambre à Zurich 15, rue Hadlaubstrasse.

Ascona, dans le Tessin, où une colonie d'artistes étaient en train de se former ; par la suite, ce charmant village situé sur les bords du Lac Majeur, du côté suisse, vit défiler des écrivains de toutes les nationalités et devint le berceau d'un mouvement occultiste. Les adhérents du groupe "Eranos" y tinrent leurs assises annuelles, et y composèrent leur "Jahrbuch" .

Télégramme d'Yvan (Locarno) à Claire (Lugano) du 28/4/1918 (5h35) MST p. 25

                        Locarno 28/04/1918

                                                                       Claire Studer

                                                                       Hôtel Milano

                                                                       Lugano

Nostalgie du soir caresse nuage rouge lointain

                                                                              Goll 

lettre d'Yvan (Lausanne) à Claire (Zurich) du 11/08/1918 MST p. 25/26

                                                                       Lausanne 11 août (1918)

            Réveil pourpre : ainsi m'apparais-tu, toi qui avais guetté mon pas dans l'escalier, nul ne sait combien de temps, et qui m'as béni de tes yeux au parfum de sommeil, pour mon voyage…

            Pendant tout le trajet, l'été s'est dépouillé de ses nuages, et lors de mon arrivée à Chailly, une brise furieuse dispersait les derniers lambeaux des gris souvenirs. Des choses de l'an passé ressuscitaient, toutes dorées. Je n'ai pas trouvé de chambre dans notre pension, et pour un peu, on m'aurait donné ma chambre de Beau-Val, si je n'avais justement loué, dans une autre petite villa, qui porte le nom ravissant de "Le Pavillon", une petite fenêtre donnant sur des tas de foin, des pommiers et des parterres de glaïeuls.

            Me reposer un peu, cela fait tant de bien. je me sens comme si j'avais, derrière moi, un grand combat, - très fatigué - Si je le mesure à cette fatigue, mon travail doit avoir quelque chose de bon. Pardonne-moi de ne pas l'avoir encore abandonné !

            Rêver encore un peu du voyage d'hier : 3/4 d'heure le long du lac de Neuchâtel, tant de destinées volaient à ma rencontre, une cabane dans des vignobles fervents, un gros homme devant une table de pierre, et d'un étincellement vert sortit la forte fille, si claire, qui se laissa entraîner par mon rêve dans le train, jusque dans la nostalgie.

On a beau écrire des romans, ce n'est jamais, en réalité, qu'un millième de ce que renferme la vie. Ces jours-ci, je vais beaucoup tituber dans l'été, et peut-être enfin décrire cette solitude estivale que je laisse mûrir en moi depuis 15 ans. La nature, ma bonne : je lui suis, au fond, si enchaîné. Et si je lui avais obéis, certains dithyrambes auraient été meilleurs que ceux du "Jungste Tag" *...

            Je ne peux aucunement me représenter ce que tu fais en ce moment. Je voudrais que tu sois en train de voyager comme moi. Mais peut-être te désoles-tu dans la "chambre rouge", rouge de ta chevelure et de bien d'autre chose. De petites lueurs vespérales dansent encore en moi, ou plutôt, elles ne dansent pas, elles désirent…

             A présent, je vais aller à St-François : acheter ma " gloire ", La Nouvelle Gazette de Zurich, et puis je verrai si je dois te répondre quelque chose sur le bout de papier qui reste.

                                               Je te prends contre mon épaule

                                                          

                                                           Iwan

Post : Merci mille fois pour le binocle : maintenant je pourrai mieux regarder les pseudo-parisiennes d'ici. Ombrelle rose et souliers à hauts talons. Tant pis pour toi

* Collection Expressionniste

Yvan (Lausanne) à Claire (Zurich) du 24/8/1918 MST p. 26

adresse :

Frau Liliane Studer                            Lausanne

Hadlaubstrasse, 15                             24.8.18

Zurich  6         

                                                           Minuit

Olympia au collier de sang,

            Puisque je dois t'écrire, 3 jours d'avance, quand je reviens, et puisque tu pourras venir me chercher, voici : Gare principale de Zurich, quai  x. Une heure vingt de l'après-midi. Le 23 ème voyageur à gauche, juste derrière l'employé, c'est Xavier Wastrucktunich, père de sept fils illégitimes, tous à la guerre. D'ailleurs, je ferai signe.

            Depuis tu as dû aller chez les Bergner et tu as prié pour avoir du beau soleil. Bon appétit, même si ça sonne bourgeoisement, mais c'est en mari que je signe :

                                               Ton

                                                           Rintintin

Au moins, ne flanque pas une gifle à Latzko  ¹  qui est malade. Salue-le de ma part.

¹ Andreas Latzko (1876/1943) écrivain, sera dans le Comité Directeur de Clarté à partir d'octobre 1919

La maman d'Yvan, Rebecca Kahn (1867/1956) est arrivée dimanche 25 août 1918 à la gare de Lausanne avec son second mari (1909) le Prof. Daniel Kahn (1864-1936)

lettre d'Yvan (Lausanne) à Claire (Zurich) du 26/08/18 erreur 1917 ! MST p. 27/28 Hadlaubstrasse, 15                                         

Zurich  6         

                                                                       Ce matin 26 août (lundi)

Ma bien-aimée lointaine,

            Voici que je suis rentré dans ma chambre de Beau-Val avec la vue sur Lassalle (tu sais bien). Mais avec d'autres choses encore ! avec de rouges nuits de lune, avec colliers ambrés d'étoiles, avec les pommes acides et les figues vertes, en bas. Ce que j'éprouve est bien étrange. Je pense à toi, toujours seulement à toi.

            Hier, j'ai offert à ma mère une magnifique journée. Vraiment, je l'ai attendue à la gare comme une amante. Puis nous sommes montés, et tout de suite nous avons été nous promener dans les bois. Nous sommes arrivés au Centenaire, dont tu te souviens encore, et j'ai dansé deux valses avec Mère - elle n'avait plus dansé depuis 20 ans. Les premiers pas ont été un peu hésitants, timides, ensuite, cela allait mieux. Et à la fin, nous volions autour de la salle. Le "masque de Daniel" ¹, debout à la porte nettoyant sa pipe ! Je suis sûr qu'il était très jaloux : il n'y tint plus et il s'enfuit. Il resta de mauvaise humeur pendant un quart d'heure, bien que, d'habitude, il sache se dominer. C'était risible. Ensuite, sur le chemin du retour, je cueillis pour Mère quelques petites fleurs blanches, à un buisson, elles avaient l'aspect et l'odeur de myrtes sauvages. Elle se les mit, tout de suite, comme un bouquet de mariée, et dit qu'elle les ferait sécher. Elle n'avait pas été aussi heureuse depuis longtemps. Et pas un enfant au monde ne peut avoir de plus belles illusions. C'est à dire : ce n'étaient pas seulement des illusions, car

j'étais bien là. Le soir, chez Grégal. Beaucoup de femmes avec beaucoup de secrets. Une petite fille juive avec sa mère - je pensais à toi, tu as dû être ainsi le jour de tes seize ans. J'étais ennuyé, plein de curiosité et d'impatience, admirant surtout les cocottes, je restais tout à fait étranger aux regards masculins. Un solo de piano de Moussorgsky m'a beaucoup ému.

            Derrière moi, la nuit était suave. Je vivais avec toi. Je te jetais mes yeux bruns par-dessus la corne de la lune, et toi, encore couchée dans le crépuscule, tu les attrapais avec les éventails de palmes que sont tes doigts fervents. Et tu portais encore les petits rubans roses d'Uetli *. Oui, tu as même dansé dans la lune déjà décroissante.

            Hier soir, j'ai beaucoup souffert à cause de toi. J'avais peur qu'il te soit arrivé, de nouveau, quelque chose, une rencontre, peut-être chez Latzko ; peut-être n'étais-tu pas là-bas.

            Qu'as dit la Bergner ², a-t-elle été gentille ? Je t'en supplie, ne t'appuie pas tant sur les êtres humains que sur toi-même. Et tu sais bien que je suis tout près. Demain mardi, téléphone plutôt à Doralie ³. Fais-le. Je ne suis tranquille que lorsque je connais l'emploi de tes journées.

            Ecris-moi beaucoup. Travaille bien et crois au dévouement total de ton

                                                                                              Iwan

¹ Daniel Kahn, professeur et beau-père d'Yvan

* Uetliberg près de Zurich

² Elisabeth Bergner, comédienne en vogue

³ Doralie Studer, sa fille d'un premier mariage

Yvan (Lausanne-Chailly) à Claire (Zurich) entre 26 et 29 août 1918  MST p. 28/29

Hadlaubstrasse, 15                                        

Zurich  6                                                                    Lausanne, St-François

                                                                                  Chailly  -  midi

                        Bien-aimée, tu as très tort. Tu te fais mal et tu fais mal à l'été, en gelant, en ayant l'hiver dans ton âme, mais tu me fais surtout mal, car je viens justement d'écrire l'Ode à l'été que j'avais annoncée ; je ne la trouve pas mauvaise, mais je ne l'ai pas encore recopiée, car je veux que tu la lises d'abord. Ici, le paysage est mille fois plus riche et plus beau que toutes les montagnes zurichoises, il est même plus intime que les souvenirs d'Ascona. Le château, - mon, notre château, - est le meilleur conte de fées de ma vie. Le matin, l'après-midi, le soir, je suis là-bas. A présent, on fauche le vaste océan doré des blés ; les gens qui s'y trouvent sont sombres, et rament avec leurs faux.

            Mais je t'apporte la nostalgie. Cela te fait peut-être sourire... Sentimentalité. Là-bas, je lis maintenant les lettres de jeunesse de Ch.-L. Philippe, des accusations empoisonnées contre les hommes, des choses merveilleuses, que tu devrais absolument traduire.

            Aujourd'hui, continué à bouquiner ; encore un classique, La Bruyère, qui a écrit des choses violentes sur l'homme et sur la guerre. Cela aussi, tu peux le proposer, il faut que ce soit traduit.

            Lausanne est coquette, assez petite, et quel grand rassemblement de femmes très belles (toutes à l'usage des brillants militaires, hélas). On croirait se promener dans un jardin, mais ne crois pas...

            S'il te plaît, dis à Mme Michel * qu'elle doit te faire de bons vêtements, et sache que tu dois bien manger et avoir bonne mine, sinon je me fâcherai. Mais, le puis-je ? Ah !

            Très vraisemblablement, je serai revenu jeudi soir au petit nid de mon alouette effarouchée et je m'en réjouis beaucoup.

            Ma mère est bonne et heureuse. Jeannette n'est pas oubliée

                                                                       Yvan

* logeuse des Goll

carte d'Ivan Goll Ascona, à  Tristan Tzara du 5 novembre 1918 

                                                           à Monsieur  Tristan Tzara

                                                           Hôtel Seehof

                                                           Zurich

                                              

                                               Ascona, 5 novembre

                                               Casa Abbonito

            Cher Monsieur Tristan,

C'est à tort que vous vous faites du souci au sujet de vos livres. Excusez-moi de ne pas vous les avoir rendus plus tôt, mais une réinstallation etc. m'a empêché de travailler comme je voulais.

            Je vous retournerai les livres demain, ainsi que les revues etc., que vous m'avez prêtés. Pourrai-je seulement vous demander de me laisser le N°5 de Nord-Sud encore quelques jours de plus, ceux-ci étant surtout nécessaires pour terminer mon travail ?

            Quant à des feuilles du "Carnet Critique ", vous me faites un reproche amer et peu mérité. Veuillez bien croire que je n'ai touché à aucune de vos notes ou quoi que ce soit.

            Que faites-vous d'ailleurs à Zurich par ces temps mouvementés et si intéressants ?

Ici, on est complètement coupé du monde, en attendant de s'y jeter corps et âme.

Ne m'en voulez pas trop et croyez à mes sentiments dévoués

                                              

                                                           Ivan Goll

            J'ai appris que G. Apollinaire était en Suisse, en savez-vous quelque chose ?

                                              

B.L.J.D. TZR - C 1786 (Bibliothèque Jacques Doucet, Paris)

11 novembre 1918, Goll fête l'armistice avec toute la colonie d'Ascona; Pour lui, pas question d'aller à Berlin. Redevenu Français dès la libération de la Lorraine, ses parents ont reçu son avis de mobilisation ; son pacifisme, son refus de porter les armes fut assimilé à de l'insoumission. Goll invoque des troubles mentaux. Grâce à Jung et des amis de Genève, un épais dossier fut constitué pour le soumettre aux médecins militaires français. Goll a décidé de rester en Suisse pour attendre la fin de l'engouement guerrier. Il propose pour la énième fois à Claire de transformer leur liaison en mariage …

Le 16 novembre 1918, il accompagne Claire Studer à la petite gare de Locarno. Elle part pour  rencontrer à Munich Rainer Maria-Rilke à qui elle avait envoyé son premier livre de poèmes. De décembre 1918 à début mars 1919, Claire vit à Berlin et loge chez le Dr Emil Gombel (Berlin-W.Motzstr. 49, Gartenhaus).

Début mars, elle vient retrouver Yvan à Ascona.

De mi-juillet à fin octobre, ils vivent surtout à Zurich avec de courts séjours à Ascona.

Rainer-Maria Rilke - Ainmillerstrasse, 34 - dimanche  17 novembre 1918

Madame,

            A l'heure actuelle, les nouvelles que vous allez m'apporter de Suisse, me feront tout particulièrement du bien, mais ce n'est pas pour cela, que j'attends avec joie notre entrevue.

            Je suis depuis longtemps un ami de vos poésies : déjà votre envoi antérieur de Mitwelt m'avait touché infiniment, mais les circonstances de ces temps-ci m'ont empêché de vous exprimer mes remerciements réellement sentis. Et quel avantage immérité pour moi de pouvoir me racheter de vive voix.

            Hier, il était malheureusement trop tard, et, pour aujourd'hui, voici l'emploi de mon temps : attendant la visite d'un ami au courant de l'après-midi, je ne pourrai pas sortir, mais je serai ravi de vous recevoir chez moi. A votre choix, tout de suite après déjeuner ou vers la fin de l'après-midi, à l'heure du thé. Au cas où cette lettre  deviendrait superflue par le fait que je vous trouve maintenant à l'hôtel, voulez-vous avoir la bonté de me dire au téléphone (33313) si je peux me réjouir de vous voir aujourd'hui.

            Votre très dévoué

                                   Rainer Maria-Rilke

Claire Goll : Rilke et les femmes, Falaize 1955 p.41/42

Rainer-Maria Rilke - Ainmillerstrasse, 34 - lundi 18 novembre 1918

Nul doute que je ne mettrai point un tel obstacle à votre venue. J'obéis, bien entendu, à la Madone noire et à vous, Liliane, il ne tiendra qu'à vous de m'indiquer demain les passages dans votre livre, qu'il me sera permis d'ouvrir plus tard.

            La petite Madone, dans son admirable mélange de simplicité et de splendeur a tout à fait l'air de pouvoir agir pour vous, puisque, dès hier soir, elle m'a apporté, en vous, tant de joie et de surprise.

            Quelle merveille, quand, pour une fois un cœur se lève sur vous, non seulement dans son premier quartier, mais tout de suite la pleine lune dans sa nuit la plus parfaite — non davantage : toute entière, sans son côté détourné.

            A demain soir

                                   Rainer Maria-Rilke

Claire Goll : Rilke et les femmes, Falaize 1955 p.43/44

Rainer-Maria Rilke -23 novembre 1918

            Merci. Tu ne cesses pas de me combler affectueusement. Je ne sais pas, encore, combien de temps je pourrai te donner aujourd'hui —, mais, de toute façon, je viendrai chez toi entre trois et quatre, pour te dire bonjour et j'espère pouvoir m'arranger, pour pouvoir passer avec toi un calme et profond moment.

            Bon jour

                                   Rainer

Claire Goll : Rilke et les femmes, Falaize 1955 p.44

Rainer-Maria Rilke - lundi 25 novembre1918

Hier, Liliane, hier je me suis énormément défendu contre toi — et pourtant j'ai été si heureux  lorsque ta voix (qui au téléphone, semblait si proche et si peu altérée) rompit le silence.

            En revanche, veux-tu que nous nous appartenions demain toute la journée — à partir de 11 heures ½ — de sorte que tu pourras déjeuner avec moi — oui ? Arrange-toi !

            Que de fleurs je voulais t'envoyer ! Mais je n'ai pas le choix.

            Celui que tu ne nommes pas.

(Donc, demain, à onze heures et demie, devant le tableau !)

                                   FRERE ET SŒUR

Que de fois, avec quels soupirs

Nous sommes nous caressés paupière et épaule

La nuit se cachait dans les chambres,

Animal vulnéré, endolori par nous.

Etais-tu l'élue entre toutes,

N'était-ce pas assez d'être ma sœur ?

La vallée de ton être me berçait.

A présent penchée de la proue du ciel.

En une apparition inexhaustible

Tu t'empares de moi. Où fuir ?

Avec le geste des pleureuses

Tu t'inclines vers moi, inconsolante.

Et, malgré cette douleur sombre

Ne perdons pas la direction des larmes.

Que sais-tu si nous souffrons des délices

Ou si la douleur bue nous illumine ?

Crois-tu, éplorée qu'un renoncement

Soit plus douloureux que le don de soi ?

Quand la horde des ressuscités

Nous aura séparés, nous, redevenus deux,

Par la fanfare qui fera revivre,

Jaillirons de la pierre renversée.

Ah combien mon étrange volupté pour toi

Paraîtra innocente aux anges.

Car elle aussi participe à l'esprit,

Le rayonnement qui brûle et chante.

Alors, tu m'aideras à tomber à genoux

Près de toi-même, ma voyante.

                                   A l'heureuse Liliane /

                                   cette page de la soirée d'hier

Claire Goll : Rilke et les femmes, Falaize 1955 p.45/46/47

De décembre 1918 à mars 1919, Claire vit à Berlin et loge chez le Dr Emil Gombel (Berlin-W.Motzstr. 49, Gartenhaus).

Rainer-Maria Rilke - dimanche 29/12/1918

                                               Dimanche, 29.XII.1918

           Vois-tu, vois-tu, toute écriture m'est tellement insurmontable que je n'arrive même pas à écrire :

                        Liliane —,

            Bien que je ne puisse devant moi poser une page blanche sans que ton reflet de feu y tombe. Ai-je vraiment allumé en toi un tel brasier ? Un tel incendie du cœur ?

            Chère enfant, et tu te sens rappelée en arrière, vers moi, au lieu de te jeter plus en avant, dans l'espace, qui pourtant t'attire, malgré cet élan, oui, tout élan vers moi.

            Et te voilà maintenant auprès de ton amie inconcevablement belle, débordant en elle, pleine comme tu es de moi. Je pense avec un saint effroi que je me suis mêlé à vous, dis-lui surtout que je me fais léger, léger en toi, pour ne la toucher qu'avec ce qu'il y a de plus divin en moi dans ton étreinte.

            Ne crois pas que j'ai passé Noël tout à fait sans toi ; ta plainte était injuste et tu l'as vite effacée par une consolation.

            Je ne suis pas encore en possession des objets que tu m'annonces ; mais je les attends avec une joie merveilleuse.

Un petit cadeau qui t'est destiné, sera en retard, peut-être d'une semaine, de deux  —, il devait être réparé, et cela prend maintenant du temps. Auras-tu la patience ?  — A peine puis-je t'imaginer patiente, sauf, quand je pense à ce silence au fort de ta tendresse.

            Veux-tu savoir, qu'il y a dans ma salle à manger, un petit arbre scintillant d'argent et même, un second devant le sofa dans mon cabinet de travail  —, Rosa ne s'est pas laissée dissuader de faire ces arrangements.

            Bénis en ton cœur cette année pour moi, Liliane, et quand ce sera fait, souhaite-moi la calme, l'avenir et la nature : ces trois.

            Lorsque le soir dans l'obscurité, j'étends les bras et ouvre les paumes, j'éprouve, à leur surface, la sensation de ton châle espagnol. Et, de plus en plus, je suis persuadé que ce châle n'est rien autre qu'un tissu ensorcelé, qui a conservé mélancoliquement et tendrement un frôlement de ton corps avec une nuit.

                                                           Rainer

Claire Goll : Rilke et les femmes, Falaize 1955 p.448/49/50

Lettre d'Ivan Goll Ascona 30 décembre 1918 à Ephraïm Frisch

(éditeur de Neuen Merkur de Munich à traduire)

p.32 dans " Yvan und Claire Goll, Bücher und Bilder Gutemberg-Museum - Mainz

                                               1919

lettre d'Ivan Goll Ascona, à  Tristan Tzara du 13 janvier 1919 

            enveloppe au nom de Monsieur Tristan Tzara

                                                              Hôtel Seehof

                                                              Zurich

                                                           Ascona, 13 janvier 1919

                                                           Casa Abbonito

            Cher Monsieur Tristan,

                                   Il faut que je vous remercie d'une double façon : d'abord de m'avoir prêté les revues que, j'espère vous avez bien reçues. Et 2, le grand enseignement en matière Art que j'y ai puisé. Je suis même presque converti à la religion le  "cœur abstrait ". Ici, loin du tumulte abracadabrant et spartakiste, je suis en train d'avoir une crise non de nerfs, mais d'âme. Je commence non seulement à comprendre mais à savourer le New Kunst qui s'enseigne à l'Odéon.

            Je vous envoie trois poèmes d'un nouveau recueil que je nommerai "Ararat", et que, s'ils vous plaisent, je vous offre pour Dada 4.

            A l'instant vient de paraître, une plaquette de moi " Der Torso " qui ne contient plus autant de poèmes activistes que dans les recherches de l'expression nouvelle (les Stances). Je vous l'enverrai.

Avec une bonne poignée de mains

                                              

                                                           Ivan Goll

                                              

B.L.J.D. TZR - C 1784 1. 2/2 (Bibliothèque Jacques Doucet, Paris) 

carte d'Ivan Goll Ascona, à  Tristan Tzara du 27 janvier 1919 

                                                           Monsieur  Tristan Tzara

                                                           Hôtel Seehof

                                                           Zurich

                        Ascona, 27 janvier 1919

            Cher Tristan Tzara,

Ayant fui Zurich avant la date prévue, je n'ai pu vous revoir, et vous prie de m'envoyer par la poste :

            1) mes 3 poèmes

            2) s.v.p. l'article se trouvant chez M. Plake

            3) selon votre aimable promesse, vos " 25 poèmes "

Recevez une bonne poignée de mains

                                               et bien merci

                                                           Ivan Goll

                                              

B.L.J.D. TZR - C 1785 (Bibliothèque Jacques Doucet, Paris) 

Début mars 1919, Claire vient retrouver Yvan à Ascona.

De mi-juillet à fin octobre, ils vivent surtout à Zurich avec de courts séjours à Ascona.

Rainer-Maria Rilke  - 2 mars 1919

            J'ai honte, Liliane, d'avoir si peu exagéré, en te promettant, à première vue, un long silence;. En effet, il est devenu une belle continuité et je ne l'interromps que pour le rythmer un peu. — D'ailleurs, j'ai à te remercier pour tes nombreux envois : avant tout pour les livres nettement résolus d'Yvan Goll.

            Quant à Duhamel et Elie Faure, je ne pouvais pas les lire maintenant, il m'est impossible de revenir sur les événements des dernières années, non pas que je veuille les oublier, ils seront toujours une sorte d'impulsion vers l'avenir, mais il n'y a que lui que je veux voir, l'avenir, aussi peu transparent qu'il soit.

            J'ai classé de belles poésies avec d'autres belles poésies de toi,

... aujourd'hui, j'ai aussi reçu le catalogue de l'Exposition Rodin au Kunstverein de Bâle : autre conséquence de ta sollicitude pour moi. Bien qu'il ne contienne pas, comme je l'espérais une reproduction du buste du Pape, j'y ai trouvé plusieurs dates qui me rendront service.

            Pour persévérer dans mon immodestie, pourrais-je encore te demander de me procurer le nouveau Maeterlinck (de 1917) : L'Hôte Inconnu : veux-tu ?

            Mes dettes envers toi doivent être déjà importantes.

            Les livres de Duhamel et de Faure sont probablement de ta bibliothèque, je te les rapporterai avec ton châle, que j'ai conservé : c'était pour moi une fête de veiller à ce qu'il ne se perdit pas.

            Mais quand te l'apporterai-je ? Impossible à prévoir.

            Ma porte est constamment fermée, je vis en compagnie de quelques grands livres, qui, s'ils ne sont pas près de mon esprit, m'apportent pourtant la méditation de quelques hommes remarquables, en rapport avec mon propre moi.

            A présent, je te crois toutes les fleurs, car ici également, il y a déjà des touffes de perce-neige, et, la semaine passée, on m'a envoyé des roses et, peu de jours auparavant, quelque chose d'encore plus étonnant : des oranges.

            Choses, dont toi, privilégiée, n'as jamais cessé de t'entourer.

            Ceci n'est pas presqu'une lettre ?

            (Mais en effet, c'est dimanche.)

Claire Goll : Rilke et les femmes, Falaize 1955 p.50/51/52/53

Rainer-Maria Rilke - samedi 22 mars 1919

            Seul, ton merveilleux châle a été oublié chez moi, Liliane, mais ni la robe de soirée, ni la lettre. J'ai demandé à Henriette Hardenberg de t'envoyer la lettre, (car, c'est chez elle, je suppose que tout est resté).

            Tant de temps a-t-il passé que tu aies pu être malade pendant des semaines entre les signes de vie que j'ai reçus de toi ? Puisse le jardin faire fleurir ta reconvalescence.

            Je viens de recevoir le Maeterlinck, je suis en train de le lire et, cette fois, je ne doute pas qu'il m'appartienne : en y inscrivant mon nom, tu me l'as offert.

            Décide maintenant toi-même, s'il vaut la peine de m'envoyer le nouveau Barbusse, s'il a de l'importance pour moi. Il n'a sans doute pas été possible d'avoir des nouvelles de Charles Vildrac ?

            Ci-joint un petit échantillon de traduction, extrait de mes exercices pour Michel-Ange.

                                                                                              Rainer

Claire Goll : Rilke et les femmes, Falaize 1955 p.53/54

Rainer-Maria Rilke - Munich, Ainmillerstrasse, 34 - 2 avril 1919         

            D'une neige profonde (qui s'est accumulée ici continuellement pendant quatre jours et nuits) cette page s'envoie vers ton printemps déjà plus assuré, Liliane, ainsi que tu le prévois, non sans une nouvelle prière.

            On a offert à Friedrich Burschell, pour sa revue, quelques traductions de Francis Jammes, dont les originaux semblent se trouver dans un livre, qui s'appelle : Prières du temps de guerre ou approximativement ; il importerait à Burschell de les comparer avec les originaux et ce sera pour moi un plaisir de les connaître. Peux-tu faire cela pour nous ?

            Yvan Goll a-t-il traduit de Mallarmé : Eventail de Mlle Mallarmé, auquel je me suis attelé ici ? Consentirait-il à échanger sa traduction contre la mienne ?

Propose-le lui.

            Et reçois mon plus affectueux souvenir.

                                                           Rainer

Claire Goll : Rilke et les femmes, Falaize 1955 p.57/58

SIC - Son, Idées, Couleurs, Formes. 4ème année n°47-48, 16 juin et 30 juin 1919 :

Ivan Goll :* La Demoiselle aux myosotis p.39, Ch. Gardelle, E. Prampolini.

C’est,  dit Pierre Albert-Birot,  la première présence poétique de Goll à Paris alors qu’il est encore en Suisse.

carte-lettre de Tristan Tzara à Pierre Albert-Birot  de Zürich, 30 Septembre 1919   

"Je viens de recevoir Sic et la formule été de Dada. Avec étonnement j’y trouve le nom de Ivan Goll (parfois Lassang et en termes plus bourgeois Isaac Lang)… "

Le reste de la lettre est une violente attaque contre Ivan Goll et ses activités:

« C’est un type qui "fait" partout comme les petits chiens,  vous le trouverez dans "demain"  à côté de cet autre idiot R. Dehmel,  dans les journaux révolutionnaires et royalistes à la fois,  en Allemagne,  chaque jour il parait deux articles dudit individu,  vous ne serez pas étonné s’il collabore chez vous et insulte Apollinaire en même temps. Il y a deux mois,  il me demandait encore au café de lui expliquer la différence entre cubisme et futurisme …»

(Editions originales - Autographes et Manuscrits,  Librairie "Les Mains Libres",  2,  rue du Père Corentin,  Paris XIV,  Catalogue No 1,  avril 1969,  p.43 - n°138)

* "demain ",  organe pacifiste d’opinion avancée fondé en Suisse par le poète Henri Guilbeaux qui avait la dent dure avec tous ceux qui n’avaient pas fait le même choix que lui : il traitait Apollinaire "d’esthète fieffé et de fumiste patenté" ajoutant: "M. Apollinaire,  qui,  malgré la guerre n’a point renoncé ni au simultanéisme,  ni à l’orphisme,  ni au cubisme,  a trouvé refuge à la censure."  Guilbeaux attaquait aussi les Dadaïstes.

(Claire Goll, dans "La Poursuite du Vent",  Olivier Orban p.43)

Tzara fait référence à la "Lettre à Feu Guillaume Apollinaire" de Goll, (Die Weissen Blätter,  février 1919) mais n’évoque pas les incidents relatés par Claire 

(Claire Goll,  "La Poursuite du Vent",  Olivier Orban p.57, 58) : 

«Tous,  nous voulions construire un monde nouveau,  une société plus juste.

Tous,  sauf Tristan Tzara. Mais qui s'intéressait à ce petit Juif roumain arrogant et destructeur?  Il venait juste d’avoir vingt et un ans,  et se vieillissait pour tenter d’en imposer à ses interlocuteurs. Une fois,  il s’est approché de nous pour s’asseoir à notre table,  mais Goll le chassa comme un malpropre.

— Fous le camp,  sale dadaïste,  lui cria-t-il,  tu rigoles et chahutes pendant que des millions d’hommes meurent dans les tranchées. Tzara était un professionnel du scandale qu’il savait admirablement détourner à son seul profit.»

lettre d'Iwan Goll dans le train Zurich-Paris 31 octobre 1919 à Walter Rheiner (Berlin) 

« Je partage votre immense nostalgie de Paris - et pourtant une frayeur me saisit quand je pense à tout ce qu’on m’en a rapporté. D’ailleurs, je suis français à partir d’aujourd’hui - oh ! seulement pour la forme, mon âme est tellement allemande qu’aucun Paris ne saura la transformer ».  dans " Yvan und Claire Goll, Bücher und Bilder "

Katalog der Ausstellung im Gutenberg - Museum zu Mainz,  1973 page 37.

« Mon deuxième enfant est Claire elle-même dont je suis à la fois la nourrice, le père, le mari et le frère..»

Katalog der Ausstellung im Gutenberg - Museum zu Mainz,  1973 page 50.

Ivan et Claire arrivent à Paris le 1er novembre 1919

                                               1920

lettre de Goll (Paris) du 21 février 1920 à Walter Rheiner (Berlin) :

« J'ai la belle tâche d'être le médiateur d'un côté et de l'autre.»

(dans Glauert Barbara :Yvan und Claire Goll : Bücher und Bilder.

Katalog der Ausstellung im Gutenberg - Museum zu Mainz,  1973

Rainer-Maria Rilke - Manoir Shönenberg bei Pratteln, Bâle 2 mai 1920

            J'ai honte, Chère Liliane, d'avoir laissé sans réponse vos messages, jusqu'au point que vos dernières lettres aient dû faire un long long détour pour arriver à moi.

Vous me voyez dans un moment d'une telle incertitude, que j'aurais de la peine à vous exposer ma situation. Mon séjour en Suisse est à la veille d'expirer —, par raison d'argent le seul pays qui me serait possible c'est l'Allemagne, mais vous comprenez que ce n'est pas vers cette direction que je me sens attiré. D'ailleurs, le gouvernement bavarois refuse le séjour à tous les étrangers, qui n'étaient pas fixés à Munich avant le 1er août 1914, il est très probable qu'on ne me laisse pas entrer. Désormais, j'ai le droit sur un passeport tchécoslovaque, j'espère que l'on me le délivrera ces jours-ci, il faciliterait mon retour à Paris, mais le change est encore trop mauvais pour que je puisse y vivre avec mes marks. C'est cette même difficulté qui m'empêche d'aller en Italie...je ne sais donc pas où me diriger et vous comprenez que cette incertitude me ronge. C'est elle, du reste, qui cause et qui prolonge mon silence, avec, en même temps, beaucoup de malaise dont je suis tracassé les derniers mois.

            Le sort de mon appartement à Munich se décidera ces jours-ci. Je crains de n'être plus en état d'en disposer en faveur de Marie Laurencin, car j'ai du prier quelqu'un de s'installer sur le champ, c'était le seul moyen d'empêcher que le bureau de logement y mit d'autres locataires.

            Comme je suis content de savoir à Paris Mme de W. Laurencin, vous lui direz, j'espère, de ma part, tout un bouquet de souvenirs en fleurs, je n'ai pu écrire à elle non plus —, jugez par cette lettre combien je suis incapable d'en écrire...

            J'avais bien tort, je le sais, de ne pas vous envoyer mon adresse, lors de votre premier signe, rien ne m'eût été plus bienfaisant que d'avoir de bonnes nouvelles de Paris —, et ma satisfaction aurait été parfaite à l'idée que vous pouvez en donner de vous-même. Vous voilà enracinée en ce sol heureux, qui, comme nul autre, nourrit et exalte. Je vous souhaite, ainsi qu'à Goll, que ce soit le commencement d'une longue et active prospérité d'âme et de cœur.

            Ah, chère amie, vous vous proposez de me trouver un palais, si je viens à Paris, hélas, ce serait pour y mourir de faim que j'y entrerais ! Mais, envoyez-moi ce que vous m'avez annoncé, seulement ayez de l'indulgence si je ne réponds que plus tard. Actuellement, l'avenir tout impénétrable que j'ai devant moi, m'empêche de voir assez clair même pour écrire trois lignes.

            Je vous écris en français, car je ne sais pas si on n’ouvre pas les lettres à la frontière. Et que ce peu vous soit assez éloquent pour que vous sentiez que c'est moi qui vous parle.

                                                                                                          Rainer

Claire Goll : Rilke et les femmes, Falaize 1955 p.65 à 68

Rainer-Maria Rilke - Manoir Shönenberg près Pratteln, Bâle 7 mai 1920

            Rapidité, bonté, fidélité, je ne sais pas, Liliane, quoi louer et chérir davantage dans ta lettre. Même dans sa sévère qualité de lettre d'affaires, elle ne m'a pas déçu. L'immobilité et l'impossibilité des circonstances est bien prévisible d'ici et je n'ai pas espéré que tu pourrais m'ouvrir les portes de Paris. Mais tu fais tout ce qui est possible par tes conseils et par tes voeux !

            Le fait que vous-même, après quelques difficultés, ayez pu vous y installer et consolider, est une victoire de votre jeunesse, de vos coeurs, de vos convictions. Mais mes affinités étrangement compliquées et pourtant si bienheureuses envers Paris, que j'ai acquises au long des années, ne me permettent pas de vouloir un retour quelconque, à tout prix, à moins qu'il soit inscrit dans mes étoiles. Tu comprends. Ce n'est pas mon genre de forcer, avec entêtement, des circonstances nées d'une violence si inouïe. Quand j'imagine qu'il me serait donné, un jour, de remonter la rue de Seine, d'aborder le paysage rythmique du Luxembourg et de m'appuyer à la petite balustrade au-dessus de la fontaine de Médicis où comme à mon pupitre, j'ai si souvent travaillé sous les aubépines en fleurs... rie qu'en imaginant cela, mon cœur m'interrompt par son rythme accéléré... Mais je heurterais ce rythme même, si mon retour était dû à une insistance qui n'est pas dans ma nature. Tout ce qui a trait à cette expérience indicible doit encore rester distant ou ne donner lieu qu'aux accointances les plus discrètes tôt ou tard. Oui, si je dois l'avouer, j'imagine que cela devrait un jour se passer comme avec ces serrures fortes et imposantes du 17 e siècle, qui emplissent tout le couvercle d'un bahut, de toutes sortes de verrous, de griffes, de barres et de leviers : alors qu'une seule clef douce retirerait tout cet attirail de défense et d'empêchement de son centre le plus centré. Mais la clef n'agit pas seule. Tu sais aussi que les trous de serrure de pareils coffres sont cachés sous un bouton ou sous une languette, qui n'obéissent, à leur tour, qu'à une pression secrète. Ce ne sont, la plupart du temps, pas les mécènes qui savent faire fonctionner le secret. Comment persuader quelqu'un que ma place est à "paris au lieu que j'aille m'installer à tel ou tel endroit moins risqué.

            Quant aux traductions, comment ne pas remercier M. Paul Budry de ses bonnes intentions ? Mais, sache, ma précaution, ma foi ou ma superstition, appelle-les comme tu voudras, vont si loin, que je ne conseille même pas cela : qu'une œuvre de moi soit traduite avec précipitation et répandue, rien que pour préparer mon retour.

            Quant au Malte, il existe déjà quelques fragments de traduction par André Gide (je ne crois même pas que tous ceux qui existent ou qui ont été au moins amorcés, — ont été publiés à l'époque dans la Nouvelle Revue France  —). A ce que je sache, Gide ne repoussait pas tout à fait l'idée d'accomplir un jour ce qu'il avait commencé avec tant de grandeur ! et je ne voudrais pas qu'on prévienne son intention peut-être ravivée dans l'avenir par un travail, qui ne pourrait être justifié, cette fois-ci, que s'il s'agissait d'une traduction complète pour laquelle je désirerais naturellement, dans mon immodestie, une prose d'une qualité Gidienne. Par contre, j'accueillerais toujours une bonne traduction de poésies avec une joyeuse approbation. Tu me connais trop bien pour deviner que je n'ai ici aucun de mes propres livres, mais je vais tâcher de trouver les deux que tu proposes.

Le Poète Rustique est sur ma table, depuis qu'il se trouve dans les librairies de Bâle  — mais je n'en ai lu qu'un quart. C'est certainement un beau travail pour toi.

            Adieu en attendant  —, je remercie Yvan Goll et toi-même pour toutes vos attentions. N'est-ce pas, tu ne prends pas pour de l'ingratitude mes restrictions pointilleuses : c'est pour être juste là, où la vie l'était toujours avec moi !

Claire Goll : Rilke et les femmes, Falaize 1955 p. 68 à 73

Plus de courrier  entre Rainer et Claire pendant 2 années : lettre suivante le 11/04/1923 -

Yvan Goll à Zdenek Kalista, lettre, Paris, 21 Novembre 1920, envoyée à Prague.

Cher Monsieur Kalista

            Merci pour votre aimable lettre. Je vous donne volontiers l'autorisation de traduire en tchèque ce que vous m'indiquiez. Il n'y a pas d'obstacle. Si, par contre, vous aviez choisi quelque chose de Torso, il aurait fallu vous adresser également aux Editions Roland [Munich].

Je vous demanderai seulement de m'envoyer quelques exemplaires après parution. Si j'ai bien compris, les trois parties vont former un livre ?

            Salutations fraternelles

                                               Vôtre Yvan Goll

Dans : Kalista, page 123.

Zdenek Kalista, « K stykum Ivana Golla s ceskou literarni avantgardou po prvni svetove valce (Vzpominky a dokumenty) » (« Au sujet des relations d’Yvan Goll avec l’avant-garde littéraire tchèque après la première guerre mondiale. Souvenirs et documents »). Dans : Literarny Archiv 2 (Prague), 1976 (Jahrbuch des Museums des tschechischen Schrifttums), pages 115-132. Comportant huit lettres d’Yvan Goll (en langue allemande) à Zdenek Kalista datées des 21.11.1920, 21.5.1921, 12.11.1921, 17.12.1921, 25.12.1921, 14.6.1922, sans date, 26.1.1924, pages 123-132. (Je remercie Madame Yvonne Svoboda, Regensburg, pour la traduction de l’article de Kalista.) Voir aussi : Adolf Hoffmeister, « Mladi generace (« La jeunesse d’une génération »). Dans : Literarni noviny (1962), numéro 7.

lettre de Henri Barbusse Le Trayas (Var) 19 décembre 1920 à Ivan Goll

à traduire p.44 dans " Yvan und Claire Goll, Bücher und Bilder

Katalog der Ausstellung im Gutenberg - Museum zu Mainz,  1973

                                                           1921

18.01.1921 lettre de Goll adressée à Micic :

« Cher Monsieur Micic, rien ne me réjouit plus qu’une telle lettre qui vient se poser depuis un monde inconnu dans ma vie solitaire. Par-dessus toutes les barricades d’un esprit borné, dans cette petite Europe une fraternité grandit. Soyez-en remercié. Beaucoup de réussite pour Zenit : Quelle merveilleuse idée que de publier la poésie de tous les pays en version originale. Vous devez le faire ! Je vous adresse ci-joint un poème inédit : L’homme devant la mer. On attendra Zenit avec impatience... Paris le 18 Janvier 1921. Avec mes salutations fraternelles, Votre Yvan Goll).

Yvan Goll à Ljubomir Micic, lettre, Paris, 18 Janvier 1921, envoyée à Zagreb. Dans : Zenit, numéro 1 (Février 1921), page 3 et p.44 dans " Yvan und Claire Goll, Bücher und Bilder

Katalog der Ausstellung im Gutenberg - Museum zu Mainz,  1973

Dans l’édition de Mars 1921 du Zenit, Goll écrit à Micic :

« Cher camarade [sic!] Votre Zenit tend une voûte bleue au-dessus des pâles astres de l’Europe. Qu’il brûle, qu’il grave un soleil ardent dans tous les coeurs. Zenit est une action. Goll).

Cinéa n° 1- 6 Mai 1921. Hebdomadaire illustré.

Ivan Goll : Le Cinéma allemand, Films cubistes  [4] pages 20-21

Editeurs Louis Delluc et A. Roumanoff, Paris

Yvan Goll à Zdenek Kalista, lettre, Paris, 21 Mai 1921, envoyée à Prague.

«… la merveilleuse miniature de Novy Orfeus dont je suis très fier […] je vous serre la main très fraternellement »

Dans : Kalista, page 123.

21 juillet 1921 : mariage d'Isaac Lang et de Claire Aischmann

née à Nuremberg le 29 octobre 1890,  fille de Joseph Aischmann et de Malvine Further,  domiciliés à Munich,  Hannhauserstrasse 19,  divorcée de Henri STUDER,  depuis le 27 mars 1919,  domiciliée 27 rue Jasmin. Il n'a pas été fait de contrat de mariage. …. en présence de Joseph Rivière,  homme de lettres,  et de Adrienne Pompont,  épouse Rivière,  sans profession,  rue Ramey,  59,  témoins majeurs....en la mairie du XVI ème arrdt.

Cinéa n°12-13 - 22 Juillet 1921

Ivan Goll : Un nouveau film expressionniste, Le Cabinet du Dr Caligari, p.10-11

Editeurs Louis Delluc et A. Roumanoff, Paris

Le 16 octobre 1921 Yvan et Claire chez Carl Einstein à Berlin (Carnets de Pierre-Henri Roche)

lettre d’Yvan (Francfort/M) à Claire (Savoy-Hôtel) du 23 octobre 1921 MST p. 29/30/31

Ma chère enfant,

Si je voulais obéir à cette heure (6h1/2), j'écrirais : partout un monde désolant, la même gare bête, la même grande rue, des automates empestant la saucisse. Froid ! C'est pourquoi je pense à toi : il fait déjà nuit et tu pleures…

Ne pleure pas, j'ai travaillé tout ce jour à te libérer, si tu ne le supportes plus. Mais procédons chronologiquement.

            Hier soir, je me suis précipité à la gare en vingt minutes, tout plein de toi. Descendu la pente en aveugle, le regard fixé sur mon étoile. Sans trébucher. Ai été couché, pendant six heures, à Nordhausen : jusqu'à quatre heures. Grincements de dents. Guigne. Le train avait 1 heure 1/2 de retard. J'arrive à Francfort comme un abruti. Etranger. Froid. Télégramme au Frankfusterhof : ne viens que dimanche soir ! Un bon point. Quel bonheur que je ne t'ai pas quittée hier. Les maladies ont leur bon côté.

            Ainsi, je te donnai ce jour. Par hasard, je rencontre mon train électrique, "Homburg". Monté dedans, 50 minutes. Dîné magnifiquement à l'Hôtel Braunschweig, Souccot ! 4 plats pour 25 M. Fabuleux. Comme c'est dommage que tu doives manger des pommes de terre. J'ai juré de te libérer.

            En une heure, tous les sanatoria - visité 4 d'entre eux. des choses splendides. Mais coûteuses. Pas moins de 200 M. par jour : Kurpark Sanatorium Dr Pariser, par exemple.

                        Cure de suralimentation                     125 M.

                        Chambre                                              50 M.

                        Service                                                 25 M. (15 %) etc. etc.

            Mais :

            J'ai trouvé une splendide clinique privée. Située merveilleusement à côté du Kurhaus, vue sur les jardins - anglais - de Homburg. Une fête. Conseil médical : Dr Rosenthal avec sa femme et quelques fils qui étudient la médecine. Bon type. Fera quelque chose pour toi. Maison pieuse et prude ! Donc...

En été, jusqu'à 30 hôtes. En ce moment, toi seule. Tu pourras choisir ta chambre.

            Prix :   110 M             Chambre et pension

                          10 M             5 % service

                          10 M             par jour, chauffage central.

            Comme tu vois, pas trop bon marché. Mais nous pouvons faire cela. Donc : si tu te sens malheureuse, inconfortable, mal portante, agis comme suit :

            Jeudi prochain, rends-toi à 9 heures à la gare Sachsa (heures approximatives). train pour Nordhausen. Correspondance entre 2 et 3 pour Francfort - Arrivée à  Francfort, 11 heures du soir. Prends aussitôt une chambre, en face, au Habig-Hôtel. Vendredi matin, prends le tramway devant l'Opéra, pour Homburg. Là, descends au Kurhaus. Téléphone à la Promenade Kaiser-Friedrich, 49 (5 minutes). Ils t'attendent vendredi. Mais télégraphie d'abord (Homburg v.d.Höhe) que tu arrives. Signe : Frau Dr. Goll.

            Eulingswiese a donc, entre temps, gagné ton cœur,

            A 3 heures, j'ai été en ville et j'ai vu les "Rondes" de Schnitztaler. Très belle chose, surtout sur l'esquisse. Mais finalement monotone. Toujours la même saleté.

            Frankfusterhof est bondé. Savoy-Hôtel agréable. Lohmeyer doit venir à 9 heures.

Demain matin, je continuerai mon voyage.

            Beaucoup de baisers, d'espoirs, de joie, baisers, baisers.

                                                                       Ton Ivan

Yvan (Paris) à Claire - Kurheim Eulingwiese près de Saxa (Harez) du 27 octobre 1921  MST p. 31/32/33

                                   jeudi soir         11 heures

                                                           dans ton lit

Ma chère, chère enfant,

            Je me sens tenu de te raconter ce que je deviens, tout de suite et avant de dormir de bonne heure, car enfin je me retrouve - après tes deux lettres divines. Mais, toute cette semaine, j'ai été stupide, plus stupide, le plus stupide. Traqué comme une bête sauvage. A quoi bon ? Cette dernière lettre de Francfort-Heidelberg : j'ai honte. Poussière d'express. Epuisé, j'arrivai alors à KEHL. En pleine nuit. Désespéré. Et vers minuit, à Nancy, où une pauvre mère m'attendait sur le quai.Là-dessus, j'ai dormi deux nuits et un jour, la tête et la panse remplie, incapable de t'écrire, ne fût-ce qu'une seule ligne.

            C'est aujourd'hui seulement que je suis revenu à moi : j'ai erré à travers ma Lorraine rude, automnale. Vieux sentiers, murailles, vignobles. j'ai dormi une journée - la seule de l'année, probablement - à l'herbe et au soleil. Et ceux-ci ont été si reconnaissants qu'ils m'ont presque rendu la santé. Ah ! une heure seulement de soleil. Nous n'en avons pas eu à Paris ni à Berlin. Et je songeais combien ce doit être magnifique, en ce moment, de nouveau à Eulingwiese, et j'ai eu peur, pendant ces deux jours, peur que tu en sois partie. Il est bon que tu aies tout supporté vaillamment au début, et aussi que tu n'aies pas cédé à mon influence : maintenant, tout est mieux ainsi. Comme tu es forte, au fond, et comme tu seras plus forte encore, pour moi dans trois semaines. Eh oui, dans 3 semaines déjà, retour. Tu es sage et tu joins les mains à table comme une écolière attentive, n'est-ce pas ? Et mange bien. Tu sais bien que tu dois engraisser. Et cet air !

            Oui, Lohmeyer, ce fut un problème. Mais un bon type. Mais trop mou avec ces gens. Que de choses inexprimées qui planaient entre nous pendant ces deux années, et qui ont enfin fait explosion !

            Tout d'abord, il me fît l'effet de négliger sa maison d'édition, et je lui dis qu'il était trop épris, qu'il faisait depuis des mois, des voyages de noces et d'affaires.

            Cela le blessa, ce qui me prouva que j'avais raison. Rappelle-toi ses lettres de Suisse : Staffa, Arosa, une fois toutes les quatre semaines. Ensuite, je me mis en colère et devins brutal : il n'a pas fait encore un seul bon livre, lui dis-je. Le Voltaire, dont il est - ô honte - si fier, une misérable saleté ! Quoi. Vert-pistache et or, Voltaire ! Cela le renversa purement et simplement.

            Mais il en résulta quelque chose de beaucoup plus grave : les actionnaires sabotent leur propre maison d'édition. Ces lamentables Suisse, qui ne sont fiers que de leurs petits écrits suisses et ne veulent pas entendre parler des éditions parisiennes du Rhin, ils les considèrent comme un luxe privé du pauvre Dr Lohmeyer ! Et écoute : les volumes de Rathenau sont terminés depuis deux mois, mais n'ont pas le droit de sortir, pour ne pas contrevenir aux accords de Wiesbaden. Aujourd'hui Rathenau est limogé.

            Entre temps, on aurait vendu 10.000 exemplaires ! Je grince des dents.

manquent ici 9 lignes non traduites de la page 32 (M S T) à traduire

            Ce fut une fête pour moi que ce kilog de courrier qui m'attendait. Tu peux bien te l'imaginer.

            1) Tes deux lettres, oh ! comme elles me remplissent infiniment d'amour et de bonheur, renversant tout l'univers, toi, toi seule es la cause unique de ma vie.

            2) Lettre de Georg Kaiser avec - comme c'est gentil - deux coupures de Presse, dont l'une ci-jointe te fera certainement plaisir (elle émane probablement de A. R. Meyer)

            3) Des invitations pour nous deux, des appels cordiaux, soucieux, d'Edmond Fleg, Izdebeska, Rivière, André Lhote et Mannes Sperber.

            Demain matin, je me précipiterai en ville, pour Rathenau, qui doit faire à présent beaucoup de vacarme, pour aller à la Chambre-Rhénane, à la banque, et t'envoyer un chèque.

                                                                                                          Vendredi matin

            Je m'endormis et rêvai à toi.

            Réveil avec du soleil : comme cet automne est heureux pour toi. Demain ton anniversaire (née le 29 octobre 1990) ; si tu savais ce que je me propose pour toi. Recevras-tu encore ces lignes, demain ? De toute façons, la mésange te dira ce que j'ai pensé pour toi. Halte-la. Vite été chercher Coco, qui dormait encore hier soir. Mme Mention avait déjà fait sa toilette : sable frais, eau, graines. Il paraît qu'il a été très sage. Mais à moi, il a d'abord tourné le dos : en punition de ce que nous l'avons laissé seul si longtemps. C'est seulement lorsque je lui eus parlé longtemps de Lilalein, et l'eus embrassé, comme toi seule sais l'embrasser, qu'il cessa de faire le bossu polonais et se montra réconcilié. Maintenant, il plane à la fenêtre, - feuille  verte.

            Sont déjà prêts :

1) les gants de laine blanche 2) les souliers noirs en caoutchouc

            S'ajouteront :

3) La chemise américaine. N'y-a-t-il aucun danger que tout cela se perde ?

            11h30

Ici un chèque de 1000 M. - sur la Deutsch Bank. Donne-le à n'importe quelle petite banque privée de Sachsa. Ou alors à tes logeurs : tu écris au dos « Payable à l'ordre de  Monsieur Kronberg etc.»

Tu verras bien.

Si tu as besoin d'argent, écris-moi. J'ai payé 82 Frs pour ça. Laisse plutôt l'argent suisse de côté pour l'instant.

            12h15

            Voilà : et la petite chemise américaine des Galeries Lafayette. Je conserve l'étiquette pour le cas où tu désirerais l'échanger : mais j'ai pris ce qu'il y avait de meilleur. J'espère que tu la recevras et que tu la feras craquer, tant tu as engraissé.

            Jusqu'à présent personne n'est venu se présenter, sauf un employé de la Banque, qui fera peut-être avec moi l'affaire du film.

            Demain c'est le grand jour, où tu auras 27 ans [ 31 ans ] et où tu dois peser 100 kilogs. Toutes mes pensées sont près de toi, et mes sentiments et mes baisers aussi, pour l'éternité.

                                                                                  Ton Ivan

J'ai repris ici ma bonne santé et suis comme un poisson dans l'eau (assez fâcheux pour cette atmosphère)

Yvan (Paris) à Claire - Kurheim Eulingwiese près de Saxa (Harez) du 30 octobre 1921  MST p. 34/35

Claire Studer                                                             30 octobre 21

Kurheim Eulingswiese                                              (Paris, 27 rue Jasmin)

Ma chère enfant,

            Ce dimanche est bien gris. Sans une lettre de toi. Je n'ai pas osé sortir, mais voici qu'un

pneumatique de Gleizes ¹ m'apporte une nouvelle vraiment terrible. Déconcerté. Madame Nathalie

Curtis-Burlin ², il y a aujourd'hui 8 jours a été écrasée par une auto, Boulevard Montparnasse, en

face de la rue Campagne-Première ; sa tête a été effroyablement réduite en bouillie (elle descendait

du tramway). Donc, c'est inexprimable. Juste cette femme, qui était comme un petit oiseau, une

personne d'une telle valeur ; pendant que des millions de repus sont bien assis dans leur auto. La

vie est insensée. Combien y a-t-il de gens qu'on puisse aimer ? Et, précisément, celle-ci, il faut que

la roue la broie. Désespérant. Son mari était à Marseille. Les formalités à la Morgue ont duré une

semaine. C'est seulement demain lundi qu'elle sera enterrée au Père-Lachaise  Qu'est-ce que ses

Indiens Mexicains peuvent bien en dire ? Celle qui les a si bien chantés a dû se laisser tuer à

Montparnasse par une machine de mort.

            Je vais maintenant à 5 heures chez les Gleizes. J'y ai vu … et Mela ³. Elle a été très attristée

d'apprendre que tu avais été si mal. Il est possible qu'elle retourne dans le Midi en janvier, et j'ai

promis qu'elle devrait t'y emmener de suite. Mais n'y compte pas trop. Pour l'instant, il faut que tu

retrouves ta santé. Fais-tu tout ce qu'il faut pour cela ? Beaucoup de lait. Beaucoup de repos. J'ai

été irrité de savoir que le trajet jusqu'à Nordhausen t'avait tellement énervée. C'est fou : pour un

si petit détail. On te rendra bien ton passeport. Car enfin, tu resteras encore des semaines là-haut.

Mais, si tu veux, je peux aller à l'ambassade ; pour rien à mon avis. As-tu du soleil ? du bon air ?

Dis bonjour de ma part à la dame rouge qui est si gentille pour toi.

            A part ça, je vais tout à fait bien. Je ne mange pas à la maison, mais une fois par jour chez

Chartier et, d'autre part, j'ai découvert sur les boulevards une bonne table d'hôte à 4 frs 50. Pour

quelques jours, ça sera toujours assez bon.

            Ce matin, j'ai été extrêmement en colère contre la concierge : j'ai trouvé dans la boîte aux

lettres la feuille ci-jointe. Quelle insolence. Je lui ai jeté l'argent à la tête. Aurais-je plutôt dû lui dire

que, ce mois-ci, elle n'avait rien eu à faire pour nous ?

            Vendredi soir, chez Mercereau *. Toujours la même saleté. Les littérateurs pfff ! Longue

discussion avec cet idiot de Marcello Fabri, qui s'est plaint de ce que j'avais insulté sa revue. Je l'ai

simplement réprimandé, en lui disant : oui, car justement votre revue me déplaisait.

            Coco chante et s'ennuie de toi.

            Ah ! encore une chose importante, agréable. L'Intransigeant ** avait institué un Prix des

Treize, pour le meilleur volume de poésies qu'on lui enverrait. J'ai rassemblé mes diverses poésies

françaises et j'ai été le deuxième sur 97 concurrents français ! Risible. En effet, il n'y avait qu'une

récompense : l'impression du livre - et c'est un individu de second ordre qui l'a reçue, un employé

des PTT. N'importe, cela a fait du bruit. Fels a dit que c'était un second Charleroi (défaite française).

Qu'en penses-tu ?

            Le soir tombe. Triste.

            Demain, on enterre Mme Curtis.

            Tu n'as rien à envier à ceux qui habitent Paris. Reste avec tes mésanges et les dames.

            Le facteur t'a-t-il apporté mon bouquet pour ton anniversaire d'hier ? (Je lui avais donné 10 frs

pour ça ; j'espère qu'il ne l'a pas oublié).

            Et écris bientôt à ton solitaire

                                                           Ivan

¹ Albert Gleizes, un "camarade" de Goll, voir ma dédicace de 1919.

² femme du peintre américain Burlin

³ Mela Muter connue par ses portraits de Barbusse, Tagore, Courteline, Pompon, Goll etc.

* Alexandre Mercereau, écrivain.

** Grand journal du soir de Paris

Yvan Goll (Paris) à Mr Kerr du 31 octobre 1921 MST p. 19

                                                                       PARIS XVI°, 31 Octobre 1921

à Mr KERR

Monsieur,

            Vous aimez par dessus tout les professions de foi.

Je vous ai déjà téléphoné que je suis alsacien-lorrain, juif, âgé de 30 ans, - puis je vous ai envoyé mes trois dernières oeuvres :

                        MATHUSALEM

                        LA CHAPLINIADE

                        LES IMMORTELS

Et je crois maintenant, après avoir mesuré avec effroi le niveau plus que bas des arts berlinois, pouvoir donner, avec ces pièces, un élan vers un nouvel art théâtral. J'ai travaillé longuement et patiemment dans la solitude. Paris, et sept années d'éloignement avaient fait croître en moi une grande illusion.

                        Et lorsque j'arrive : des platitudes, rien que des platitudes ; dans les meilleurs cas, un romantisme confortable, à la Hölderlin, dans la poésie ; et dans le théâtre, - abstraction faite de reprises, les pires ordures de Palais : Kiki, Le Roi, Mlle Josette, Le Poulailler - est sans importance.

                        Ah oui ? Le manque d'exigence est à l'ordre du jour ? Le bourgeois se venge d'avoir mal avalé l'expressionnisme.

                        Bon. Mais vous, Mr KERR? Monsieur KERR (comme je vous envie pour votre rythme fabuleux), le critique le plus digne d'admiration de l'Europe, à mes yeux, l'unique, - où est resté votre bistouri ? Où est resté le chirurgien de ce cancer ?

                        N'en avez-vous pas le droit, dans le BERLINER TAGE BLATT ?

Eh bien, ressortez ce " PAN " où vous préconisiez, il y a dix ans, la poésie lyrique avancée.

                        Je ne connais pas aujourd'hui un seul périodique auquel je pourrais confier mes vers, sans parler de mon théâtre.

                        Si vous avez quelque pouvoir : vous devez faire représenter MATHUSALEM. Voulez-vous passer encore un misérable hiver de fonte des neiges ? Non ! Faites représenter MATHUSALEM quelque part. Pas un succès pécuniaire. Pas une affaire. Les gens se battront. Ça ne fait rien.

                        Vous Fous, avec vos calamités économiques ! Cela ne me regarde pas.

De l' A - art ! ! ! Malgré tout.

                        Non, cher Monsieur KERR, ce n'est pas à vous que je fais des reproches. Vous êtes, parmi les Allemands, le meilleur. Mais, je suis en colère, en colère.

                        Avez-vous lu ma " CHAPLINIADE" ? On va la représenter ici, à Paris. Traduite dans une revue, elle a eu un succès fou.

                        Georges Kaiser veut m'aider. Karl - HEINZ MARTIN, HERTUNG le veulent. Mais qui le peut ? Si vous m'écriviez quelque chose là-dessus ?

                                                           Avec toute ma ferveur

                                                                                  votre Yvan Goll

                                                                                                                      S. D. d. V.

Yvan (Paris) à Claire - Kurheim Eulingwiese près de Saxa (Harez) du 1er novembre 1921 MST p. 36/37

 

                                                                                              Paris, 1er nov. 21

                                                                                              27 rue Jasmin

Chère, chère enfant,                                     

            Je vois à ta dernière lettre que tu perds déjà patience  Je t'en prie, tiens bon ! car  Paris te répugnerait au bout de deux jours. Hier, au Salon d'Automne, - vernissage ennuyeux. Léger m'a raconté qu'il y a 4 jours, sa femme est partie seule pour le Tyrol où elle restera  six mois. Courageux. Elle n'y tenait plus, même à Fontenoy. Si nous avions su cela ! Vous auriez peut-être pu vous réunir.

            Hier, la cérémonie d'incinération de Mme Curtis-Burlin, au Père-Lachaise ? a été sinistre. j'arrivai un peu en retard et vis les cheminées qui fumaient déjà. Peu de monde : seulement Gleizes, Allendy et deux autres. Une dizaine de dames. Dehors, une grande foule de bourgeois errait autour des tombes, semant les chrysanthèmes comme des confettis. A l'intérieur, un morceau de musique, puis une heure d'attente, énervante, jusqu'à ce que tous les os soient brûlés, jusqu'aux délicats talons. Un silence consterné. Burlin, terriblement frappé, presque fou. A la fin, on a muré la petite cassette dans une niche de pierre. Terminé. Les nègres auraient mieux su élever "L'oiseau sanglotant " dans l'arbre éternel.

            Le 1er novembre, il y a deux ans, nous arrivions ici. Il faisait aussi froid qu'aujourd'hui. Te souviens-tu ?  rue Pigalle, Vildrac, Porte Maillot, brrr. Et pourtant c'était beau. C'est toujours beau quand nous sommes ensemble,  n'est-ce pas ? je pense continuellement à toi, je me dis qu'avant tout, il faut que tu guérisses, donc prenons patience tous les deux. Donne-moi des détails. Que dit le médecin ? Comment te sens-tu ? Quel poids ? Manges-tu bien ? Travailles-tu  à quelque chose ?

             Coco est assis près de moi sur le bureau : il ne se tient pas de joie tandis que je t'écris,il louche sur ton nom, fait des yeux tout blancs, tape son perchoir du bec, diaboliquement, mange, pour me faire plaisir ; il est hors de lui, et ne sait comment exprimer son amour : comme moi à ton égard. Mais il faut que tu restes tranquillement dans tes forêts de sapins, que tu m'écrives et que tu deviennes tout à fait bien portante.

            Hier soir, le rédacteur de L'Intran m'a conduit à "Art et action"* : entendu ! Nous le représenterons ! Je m'arrangerai pour que tu joues la grosse. Je jouerai aussi. Du cinéma en plus. Seuls joueront des amateurs, pas des acteurs, ce sera magnifique. Pour les décors, Léger.  Il y a là-bas des gens sympathiques : Mme Lara, une femme divine. Quelle ferveur ! Elle et son mari organisent un théâtre à eux dans leur atelier, sous le toit. Ils font eux-mêmes l'aménagement, ils confectionnent les sièges avec des cordes ! De la ferveur à cette époque communiste ! mais c'est d'un très haut intérêt.

            La première pièce est de Claudel. Ensuite, Chapliniade.**

            Je t'aime. Nous allons bien travailler.

                                               Toujours à toi

                                                           Ivan

            Ci-joint : coupure du Berliner Tageblatt. A garder

* Théâtre d'avant-garde d'Autant-Lara qui,  le 20 mars 1926 donnera "Assurance contre le Suicide" écrit en 1918,  publié dans "Le Nouvel Orphée" aux Editions de la Sirène en 1923

** La Chapliniade ou Charlot poète a été publiée dans La Vie des Lettres - Vol. V, juillet 1921

Cinéa n°26 - 4 nov. 1921, Hebdomadaire.

Ivan Goll : Un film expressionniste, Le Cabinet du Dr Caligari. page 5

Editeurs Louis Delluc et A. Roumanoff, Paris

Yvan (Paris) à Claire - Kurheim Eulingwiese près de Saxa (Harz) du 5 novembre 1921  MST p. 37/38

                                                                                              Paris 5 nov. 21

Très chère à moi,

            J'ai reçu ta carte de mercredi soir et la lettre illustrée de jeudi matin. Au même moment, Gleizes a téléphoné et remercié pour ta carte. L'exposition Sturm commence ici la semaine prochaine : un Léger et l'Archipenko y seront (vente de l'A. ?) Peut-être.

            Comme c'est merveilleux que tu vives dans ces sapins. Il faut avoir beaucoup de patience, n'est-ce pas ? Ta nostalgie me pèse bien. J'irai bientôt te chercher. Mais, mon Dieu,  à Paris tu ne pourras pas non plus y tenir. Ou alors, promets-moi que tu n'iras jamais en ville. Crois-moi, au bout de trois jours, tu en auras assez, même des Boulevards. Que dis-je ? au bout d'un jour ! Insensé. Avant tout, être bien portante. Je suis très inquiet que tu n'augmentes pas de poids.

            Je t'enverrai incessamment plusieurs compositions de Walden, Zenit * avec ton portrait, Astral. Malheureusement, je ne trouve pas Sartre ; en revanche tu recevras demain un Oulenc ou un Auric, quelque chose de sauvage. Et aussi du savon, tout de suite. Je te souhaite tout. Le collier d'ambre. Lui aussi, devra être passé à ton cou : la plus belle princesse. J'ai perdu l'adresse. Mais le prochain chèque sera, pour ça de 1 500 au lieu de 1 000 M.

            La lettre de Voigt est gentille. Il recevra Zenit.

            Ci-joint la lettre de Marion ** : sans commentaire. Ecris-lui gentiment, sans exprimer ton sentiment. Pauvre, pauvre âme.

            Chana Orloff nous invite, quand tu seras de retour. Demain je commence chez Rivières, ensuite nous irons à Saint-Cloud, chez les Grecs. Il faut que je les "tape". Je ne donnerai plus gratuitement d'après-midi à cette fade société.

            Le capricieux Fels n'a pas encore publié ton poème : il est trop pris par ses inclinations personnelles : Gabory, etc., et n'imprime que ce genre-là. De moi non plus, il ne veut plus rien. "Vie des Lettres" n'est pas encore là.

            J'ai écrit à Nazariant ***, lui demandant s'il connaît une villa pour nous. Oui, mon enfant, tendre cœur d'oiseau, je veux t'envelopper dans du soleil, de la ouate et des anémones. Tiens bon. Bientôt !

                                                           Toujours près de toi

                                                                                  Ton

                                                                                              Ivan

* Revue internationale yougoslave mensuelle. Goll y publie ses grands textes théoriques et en est le co-éditeur à Belgrade avec Ljubomir Micic à partir d'octobre 1921(N° 8 au N° 14)

** Marion Eggeling

***

lettre d'Iwan Goll Paris 27, rue Jasmin 8 nov. 1921 à Alfred Richard Meyer Berlin

à traduire p.43 dans " Yvan und Claire Goll, Bücher und Bilder

Katalog der Ausstellung im Gutenberg - Museum zu Mainz,  1973

Yvan (Paris) à Claire - Kurheim Eulingwiese près de Saxa (Harz) du 10 novembre 1921 MST p. 38/39

                                                                       Paris, XVIe, le 10 nov. 21

                                                                           27, rue Jasmin

Ma chère bonne pauvre enfant,

            Maintenant tout se révèle. Combien je te plains ! Ces jours de pluie angoissants, gris, être seule. Toi. Cela me fait si éternellement mal. Il ne faut pas que cela continue. Et puis cette nourriture affreuse : oh ! je le savais et je me berçais d'illusions, grâce à tes lettres pleines de cœur. Pourquoi n'es-tu partie pour Homburg ?  Ça aurait pourtant mieux valu. Ainsi, pas de soleil du tout ?. Ce n'est pas possible, non, je ne le veux pas.

            Oh ! à présent, je peux te dire combien notre chaleur t'attend et te désire, combien je regrette chaque heure perdue, tant que tu n'es pas avec moi. L'appartement est si magnifiquement chauffé. Il y a une atmosphère si intime. Viens, reviens vite, tout de suite. Coco te réclame en pleurant. Je fuis l'appartement vide ; à partir de 9 heures du matin, je suis toujours en ville. Oui, il y a tant à faire, et pourtant on arrive à si peu de choses.

            J'ai réussi sur quelques points. J'ai donné l'article à Zimmer. Après-demain, je recevrai 300 frs. On les mettra de côté pour l'Angleterre, n'est-ce pas ?

            Reviens vite. Fais tes bagages, pars lundi, si tu veux. Il fait froid : viens sur mon cœur. S'il fallait que j'aille te chercher, ça durerait trop longtemps. Paris, c'est la patrie, chaude, même quand il pleut. Je te soignerai. Il ne faut pas que tu aies à te lever. Il faut que tu manges des rumstecks fantastiques et, tous les jours, un quart de crème. Je vais tout de suite chez Amélie.

            Viens, enfant aimée. Oui, cessons de nous appeler et de gémir. Je vole tellement à ta rencontre !                                    

                                   Ton

                                               Ivan

                                                                       le 11 novembre 21

                                                                       jeudi matin

            J'ai porté ton linge à la blanchisserie et d'autre part, j'ai envoyé à ma mère un gros paquet. Les Preslier ont apporté tout à l'heure un bon drap de lit et ont remporté celui qui était troué. Par ailleurs, depuis deux jours, il fait ici très froid, mais le temps est clair, ensoleillé. Neige. Gel. Chez vous aussi ? C'est pourquoi tu pourrais tout de même rester encore ? Comme tu veux. A ta place, je m'épargnerais de passer par Berlin. Toute ta force du mois, et beaucoup d'argent (le double) y seraient gaspillés. Tu devras payer en France ton billet de chemin de fer à partir de la frontière. Je te mets donc ci-joint 100 frs, espérant que tu les recevras. (Je me renseignerai tout à l'heure, à la poste, là-dessus). Sinon, ce sera difficile.

            Hier, j'ai passé l'après-midi à présenter le film * à de nouvelles personnes. Il plaît. J'ai bon espoir. (Pour l'instant, je n'ai rien à faire en Allemagne : donc...) Je pourrai certainement le placer. Mais tu ne sais pas ce que cela représente de courses. Et porter ce film à travers tout Paris.

            Lundi prochain, on présente ici le Dr Caligari. Cette semaine, on donnait "Le Kid", queue devant tous les cinés, à partir de 7 heures 1/2. Landru fait des blagues. Salue Justus de ma part. Je suis très fier et heureux de ton amour.

                        Totalement, infiniment, toujours tien

                                                                                  Ivan

Claire  (Berlin)  à Ivan (Paris)  novembre 1921 MST p. 39/40/41

Mon chéri,

Si seulement je t'avais suivi ! Tu m'avais mise en garde contre Berlin. Et, comme toujours, tu avais raison. Aussi ne resterai-je plus que deux jours, pour faire les démarches.

Walden m'a installée au de sa maison. Naturellement, la "Tempête" a recommencé aussitôt. Je lui ai déclaré : "Ou la tempête se calmera, ou je me transporterai à l'hôtel.". Tripoter avec de platoniques gants de papier d'étain est pire encore que l'attouchement qui se pratique couramment en Allemagne. (vois Tagger).

Maintenant, W. me laisse bien tranquille, mais il me dévore seulement des yeux. Et quand il les ouvre trop grands et que j'éclate de rire, il demande : "Pourquoi ris-tu ?" puis-je lui dire que semblable au Petit Chaperon rouge, je le vois couché dans un lit avec un bonnet sur la tête ? "Oh, mère-grand, comme tu as de grands yeux !" - "C'est pour mieux te voir." Le nom de mère-grand lui va bien. J'ai le sentiment que sa virilité est concentrée derrière son immense front, et ne fonctionne pas plus bas. Cette tête énorme sur ce corps de garçonnet chétif ! Je me demande jusqu'à quel point il est le mari de L.*. Deux fois déjà, il m'a comparée à elle : "Vous êtes toutes les deux des femmes-enfants. D'ailleurs, toutes les femmes sont des enfants."

La seconde fois, j'ai bondi. Je suis si profondément différente d'elle. Déjà son caractère querelleur... Je l’entends encore criailler à notre table de café, à Zurich, devant Léonard Franck. Avec quelle jalousie méchante elle m'attaquait, moi la plus jeune, parce que tu lui plaisais ! Et comme elle se réjouissait de mes larmes ! Moi qui fais volontiers des cadeaux, je regrette encore ce bracelet Empire en émail noir garnie de perles, que tu m'incitas à lui offrir lorsqu'elle vint chez nous, Hadlaubstrasse, pour s'excuser.

W. veut des contes de nous pour le "S". Il trouve tes poésies très " fortes".

Sur ce point, tu as presque le droit d'être fier, car en général, il érente tous ceux qui ne collaborent pas à "S".

Aujourd'hui, il a trouvé un prétexte pour me suivre à Paris. Il m'a demandé si je ne pourrais pas lui arranger, à Paris, une soirée musicale chez des amis..** J'y ai consenti. Les compositions qu'il m'a jouées ne sont pas inintéressantes, mais elles ne sont sûrement pas en avance sur leur temps, comme l'art des peintres dont il se fait le champion avec tant de clairvoyance. Lui qui a découvert tant de talents, des dizaines d'années avant les snobs, il paraît être encore infecté de wagnerisme. D'où le prénom : Herwarth. Quand on s'appelle Lewin ! vive nos Germain Juifs !

Il m'a offert deux colliers ravissants. L'un de quartz rose, l'autre d'améthyste. Avec un dessin montrant comment on peut réunir avec art les deux colliers en seul, en séparant les boules par de petits cubes de cristal.

Non, chéri, ne hausse pas le sourcil gauche avec inquiétude. Mon coeur est froid comme le cristal.

Qui pourrait t'être dangereux ? Quand je pense à ta haute stature avançant vers moi, transformant la gare en un Palais, alors, oui, il "fait tempête" en moi.

L'enfant terrible suspend ses bras autour de ton cou, une chaude chaîne, et t'embrasse tendrement

Ton

Enfant

( Je télégraphierai demain l'heure de mon arrivée )

* Else Lasker-Schüler

** Quelques semaines plus tard, les Goll organisèrent une soirée pour W. dans la belle demeure de l'architecte bien connu Pierre Chareau, qui collaborait avec le peintre Jean Lurçat. Malheureusement, la musique qu'interpréta W. n'eut pas de succès auprès des artistes et des critiques parisiens qu'on avait invités.

Yvan Goll à Zdenek Kalista,  Paris, sans date 1921 ou début 1922 envoyée à Prague.

« J'ai appris l'existence de votre nouveau groupe. Vous voulez enrichir l'Europe de votre jeune force. Bravo. Depuis quelque temps déjà, une tempête ardente souffle depuis vos pays.Partout, mes jeunes barbares, vos collines sont en flammes. En Hongrie, en Yougoslavie, en Croatie aussi on entend les rythmes d'une génération en marche. Bravo. Car l'Europe pourrie a besoin de sang bouillonnant. Vous le lui apporterez si vous restez vous-même, si vous chantez votre destin et votre douleur de liberté. Nous voulons les chants originels, des langues et des sentiments qui ne soient pas usés. Devenez les nègres de l'Europe : c'est ce que j'ai crié à vos parents de Zagreb, ceux de Zénit.  Ce n'est pas le nom de zénitisme qui importe, mais notre nouveau sentiment, votre conception du monde. Vous êtes plus proches de moi que certains Français ou Allemands, votre littérature doit devenir mondiale. Mais surtout, soyez vous-mêmes et restez vous-mêmes ! Apprenez du futurisme, du cubisme, et des formes qui actuellement tendent vers la simplicité, vers une simplicité qui doit délecter "l'homme simple", l'ouvrier davantage que le snob littéraire. Il s'agit en fait de trouver une simplicité grande, classique, qui n'a rien à voir avec la simplicité petite-bourgeoise, la médiocrité dorée, la poésie en bras de chemise d'un Duhamel. Car la poésie doit être sans pathos, héroïque et enflammée, le rythme ne doit pas non plus endormir, mais appeler à une noble action. La nouvelle poésie se nourrit du langage originel des arbres comme des signaux lumineux des stations de radio : elle est électrique et profondément réaliste. Etes-vous d'accord avec moi ? Yvan Goll. »

Dans : Kalista, idem ci-dessus.

Cinéa n°27 - 11 Nov. 1921 Hebdomadaire.

page 8 : extraits de l'article d'Ivan Goll : Un nouveau film expressionniste, Le Cabinet du Dr Caligari.

Editeurs Louis Delluc et A. Roumanoff, Paris

Yvan Goll à Zdenek Kalista, lettre, Paris, 12 Novembre 1921, envoyée à Prague.

« Que fait votre revue, et à quoi travaillent vos amis ? Donnez-moi des renseignements sur l'art à Prague ! […] Où en est la traduction tchèque de mes autres oeuvres ? »

Dans : Kalista, idem ci-dessus, page 123.

La Vie des Lettres et des Arts 7 ème année, volume 7 - décembre 1921, publiée sous la direction de Nicolas Beauduin & William Speth : Albert Gleizes, Jean Cocteau, Gaston Picard, Nicolas Beauduin, Marcel Millet, William Speth, Dr. R. Allendy, Ivan Goll : Astral avec deux dessins d'André Lhote p.815 à 824

Cette traduction de la version allemande d’Astral, due à Jean Epstein,  fut "modifiée" par Goll sans l’accord d’Epstein et publiée à son insu - son nom n’est ici même pas mentionné - la version qui paraîtra en 1923 dans Le Nouvel Orphée comporte de nombreuses différences avec celle - ci.

La publication d’un article signé Jean Epstein,  intitulé "Quelques mots sur la poésie d’Ivan Goll" paru en juillet 1922 dans la revue Le Disque Vert verra la brouille définitive des deux hommes.

16/12/1921 : Certificat de l'éditeur

« Nous confirmons que M. Iwan Goll, demeurant à Paris, 27 Rue Jasmin, est dûment mandaté par nous de représenter et de diriger les "Editions du Rhin" dans toute la France, et que nous lui avons confié l'administration de nos intérêts.»

Yvan Goll à Zdenek Kalista, lettre, Paris, 17 Décembre 1921, envoyée à Prague.

« Paris XVI, 27, Rue Jasmin, 17 Décembre 1921.

Mon cher camarade.

            Merci beaucoup pour votre chère lettre. Je vois que la Tchécoslovaquie devient un pays avancée de l’art européen ce qu’on ne peut pas toujours dire de Paris. Je crois en la mission barbare des Balkans 32 et je suis avec intérêt tout ce qui s’y passe. C’est le pays où nous sommes le mieux compris. Nous... mon camarade, me comprenez-vous ? J’attends avec plaisir toutes les revues annoncées, surtout Cerven dans laquelle se trouve, paraît-il, mon Paris brennt traduit par Seifert 33 que je n’ai jamais vu et dont je ne savais rien. C’est bien que vos traductions ne soient pas encore sorties 34, car je voudrais maintenant vous conseiller une autre sélection telle que dans mon recueil de Poèmes qui paraîtra bientôt en langue française 35. Ce sont Der neue Orpheus, Astral, Paris brennt, Die Chapliniade, Die Unsterblichen, Methusalem. Certaines de ces choses, vous ne les connaissez peut-être même pas. Je vous en envoie une partie ces jours-ci 36, et plus tard, lorsque tous les manuscrits seront terminés, le reste : en allemand + en français. Par contre, je vous conseillerais de ne garder qu’une partie des Dithyramben : Panama-Kanal et Alpenpassion - rien d’autre. Et ne mettez pas dans ce recueil Die drei guten Geister Frankreichs, puisque ce n'est pas un texte de création. Peut-être séparément comme brochure. Une traduction italienne des poésies allemandes indiquées ci-dessus est également en préparation. [...] Je vous enverrai aussi très bientôt quelques nouvelles revues d’ici 37. Votre entièrement dévoué Yvan. »

Dans : Kalista, idem ci-dessus, page 124.

32 Allusion à l’entourage de la revue Zenit de Zagreb.

33 Paris brennt (« Pariz hori ») d’Yvan Goll est paru dans une traduction de Jaroslav Seifert dans Cerven (Prague), IV, 26 (Décembre 1921), pages 357-361.

34 Kalista avait prévu la traduction de Requiem. Für die Gefallenen von Europa et de Dithyramben.

35 Il s’agit là du Nouvel Orphée d’Yvan Goll. Paris, Editions de la Sirène, 1923.

36 Kalista a reçu de Goll Astral, Die Chapliniade et Methusalem.

37 Goll a envoyé des exemplaires des revues L’Esprit nouveau, Les feuilles libres et La Vie des lettres.

Carte d'Yvan Goll non datée à Tristan Tzara

Cher  ami,

Je ne pourrai pas venir à 3 heures à la Muette. Excusez mille fois.

Voulez-vous me donner un rendez-vous pour un de ces jours le matin ?

Ou si vous voulez, en ville ?

            A bientôt

                                   Goll

                        27, rue Jasmin

B.L.J.D. TZR - C 1787 Bibliothèque Jacques Doucet, Paris : 

Yvan Goll à Zdenek Kalista, lettre, Paris, 25 Décembre 1921, envoyée à Prague.

« Paris XVI, 27, Rue Jasmin, le 25 Décembre 1921.

Mon cher camarade Kalista, un grand merci pour votre lettre et Orfeus, Den et Cerven, tous des organes intéressants que malheureusement je ne sais pas lire, mais seulement deviner. Ce que vous dites sur Zenit 9 m’intéresse beaucoup, demandez donc aux poètes dont vous parlez, Pisa, Wolker etc. que je ne connais pas et dont je ne saurai jamais lire les oeuvres en tchèque (hélas ! mais j’espère un jour en traduction !) d’envoyer quelque chose à la direction à Agram. Je ne peux Cependant rien garantir ; mais je sais que Micic accepte volontiers tout ce qui est jeune et fort. Je suis seulement le directeur pour l'Occident. Je ne comprends pas bien ce que vous vouliez dire: je suis content que vous ayez traduit dans Cas le Panama-Kanal et Alpenpassion 41 : mais cela n’empêche certainement pas d’intégrer ces poésies également dans le livre prévu. Je vous envoie aujourd’hui Astral et Die Chapliniade en allemand, et puisqu’ils paraîtront aussi dans une version nouvelle et en français dans la Vie des lettres, je vous adresserai également les fascicules de cette revue (dans 2-3 jours). Lors de la traduction de la Chapliniade, je vous prie de le faire de façon entièrement libre et de remplacer les différents proverbes par exemple par des proverbes tchèques, les "bons mots" par ceux de votre pays et également les noms de parfums, les publicités, les noms de ville par ceux couramment utilisés chez vous 42. Vous verrez bien comment on a procédé pour la traduction française. [...] On fera de même pour les traductions anglaise et italienne. Je vous remercie de votre fidèle camaraderie, et si vous avez besoin de quelque chose de Paris, j’espère que vous vous adresserez toujours ouvertement à moi. Ce que je peux faire ici, je le ferai bien sûr toujours tout de suite. Avez-vous besoin de livres, de revues ? Lesquels ? Et si vous veniez à Paris, hallo !! Très fraternellement, Votre Yvan Goll.

39 Parmi les poètes tchèques, c’étaient Karel Teige, Artus Cernik et Jaroslav Berak qui ont pris contact avec Ljubomir Micic à Zagreb. Micic publia dans Zenit des contributions de Seifert, Cernik, Voskovec et Dymesov. Il y avait aussi des contacts personnels entre Zagreb et Prague.

40 „Directeur pour l’Occident“ désigne probablement la fonction de Goll en tant que médiateur entre les centres est européens de l’avantgarde et les représentants des nouveaux mouvements littéraires dans le monde occidental, notamment en France et en Allemagne.

41 La revue pragoise Cas publia Der Panama-Kanal de Goll (tiré des Dithyramben) dans le numéro 28 du 27.7.1921 dans la traduction de Kalista. Le lieu de parution de Alpenpassion, également traduit par Kalista, n’a pas encore pu être déterminé.

42 Die Chapliniade de Goll dans la traduction de Kalista et avec des dessins d’Otakar  Mrkvicka a été publiée dans Srsatec (1922).

Dans : Kalista, idem ci-dessus, page 125.

                                                           1922

Yvan Goll à Zdenek Kalista, lettre, Paris, sans date, envoyée à Prague.

- probablement de l’année 1922 - parle d'événements avantgardistes analogues en Europe de l’Est :

« J’ai appris l’existence de votre nouveau groupe. Vous voulez enrichir l’Europe de votre jeune force. Bravo. Depuis quelque temps déjà, une tempête ardente souffle depuis vos pays. Partout, mes jeunes barbares, vos collines sont en flammes. En Hongrie, en Yougoslavie, en Croatie 52 aussi on entend les rythmes [sic!] d’une génération en marche. Bravo. Car l’Europe pourrie a besoin de sang bouillonnant. Vous le lui apporterez si vous restez vous-mêmes 53, si vous chantez votre destin et votre douleur de liberté. Nous voulons les chants originels, des langues et des sentiments non usés. Que vous deveniez les nègres de l’Europe : c’est ce que j’ai crié à vos parents de Zagreb, le Zenit. Ce n’est pas le nom de zénithisme qui importe, mais notre nouveau sentiment, votre conception du monde. Vous êtes plus proches de moi que certains français ou allemands, votre littérature doit devenir mondiale. Mais surtout : soyez vous-mêmes et restez vous-mêmes ! Apprenez du futurisme, du cubisme et des formes qui actuellement tendent vers la simplicité, vers une simplicité qui doit délecter "l’homme simple", l’ouvrier davantage que le snob littéraire. Mais il s’agit en fait de trouver une simplicité grande, classique qui n’a rien à y voir avec la simplicité petite-bourgeoise, la médiocrité dorée, la poésie en bras de chemise d’un Duhamel. Car la poésie doit être sans pathos, héroïque et enflammée, le rythme [sic!] ne doit pas non plus endormir, mais appeler à une noble action. La nouvelle poésie se nourrit du langage originel des arbres comme des signaux lumineux des stations de radio : elle est électrique et profondément réaliste. Etes-vous d’accord avec moi ? Yvan Goll.» 54

52 Goll fait probablement allusion aux relations du groupe Zenit de Zagreb autour de Micic avec la Hongrie. Voir aussi : Krisztina Passuth, (Avantgarde kapcsolatok Pragatol Budapestig 1907-1930 - Avant-garde Connections from Prague to Budapest). Budapest, Balassi Kiado, 1998.

53 Kalista ajoute : « Cette insistance sur la sauvegarde de l’indépendance des différents groupes nationaux ou régionaux devait être comprise comme un contrepoids à l’appel de Goll pour une participation des jeunes tchèques, yougoslaves et hongrois à une "Europe nouvelle", car elle montre clairement qu’il ne s’agissait pas d’un quelconque cosmopolitisme artistique qui, au nom d’une culture européenne uniforme, aurait effacé les différences entre le travail de ces groupes et celui d’autres membres de l’avantgarde européenne de l’époque.» (Kalista, idem ci-dessus, page 131).

54 Yvan Goll à Zdenek Kalista, lettre, Paris, sans date, envoyée à Prague. Dans : Kalista, idem ci-dessus, page 127.

Yvan Goll à Zdenek Kalista, lettre, Paris, 14 Juin 1922, envoyée à Prague. :

Clarté, 4, Boulev. Saint Martin, Paris 10e, le 14 Juin 1922.

Cher camarade Kalista, j’ai reçu votre lettre avec beaucoup de joie. Je vous enverrai Menschen 1 et je demanderai à l’éditeur de vous faire parvenir la revue régulièrement. Ce que vous écrivez sur la nouvelle génération, en particulier le groupe Orfeus, m’enchante. Je vois que vous faites front avec Apollinaire contre Duhamel etc. : vous avez raison. Ces trois unanimistes 2, dans leur simplicité bourgeoise, sont un danger pour vos pays slaves, comme les symbolistes par exemple qui ont détruit l’Amérique du Sud. Ici à Paris, ces poètes sont depuis longtemps mis à l’écart, par les jeunes éléments ! Je suis complètement enthousiasmé par le groupe Orfeus et tout à fait prêt à y adhérer et à vous faire parvenir ci-joint une cotisation. Il y va du renouvellement de l’Europe. De tout coeur, Votre Goll.

Dans : Kalista, idem ci-dessus, page 126.

1 Menschen. Clarté. Monatsschrift für neue Kunst, jüngste Literatur, Graphik, Musik, Kritik. Editeur : Ivan Goll. Dresden, Dresdner Verlag, 1918-1921.

2 Kalista faisait partie des unanimistes avec Georges Duhamel, Charles Vildrac et André Spire.

Le Disque Vert n° 3 - juillet 1922. Revue mensuelle de Littérature.

Directeur Franz Hellens : Max Jacob, Franz Hellens, Jean Epstein : Lampes sur le Rail :

Quelques mots sur la Poésie d'Ivan Goll p.69-70

«Le précurseur est un résultat hâtif,  approché et inattendu. Il est là quand il ne faut pas encore,  et ça lui fait du tort dans la vie,  ça comme sanglote Fortugé. Il se rattrape sur les dates et,  chargé de préséances historiques,  réclame :  Moi le premier. On ne conteste pas ; mais on l’oublie sitôt que la machine à calculer la sentimentalité d’une époque,  après quelques brouillons,  donne enfin le produit exact. L'histoire de la grammaire et l'étymologie des influences servent à établir un palmarès de mérites du grand moindre. C'est un peu un chantage aux sentiments et une justice. L'autre est que les héritiers de Papin, ni de Stephenson ne touchent rien sur les dividendes du P.L.M. Les "Pacific" n'existeraient pas, et ce n'est pas sur, sans Papin, mais sans les « Pacific », Papin n'existerait sûrement pas, ni sa gloire. Bien ou mal, c'est Barzun, m'a-t-on dit, qui aurait précédé Cendrars(1). Tant pis pour Barzun ; il est mangé. La poésie, l'art tout entier son ouvrages de précision, calibrés comme un browning. M. Proust, à propos de métaphores, écrit que l'eau bout à 100° ° C juste. Et quant à cette ébullition, 99° degrés C et 4° degrés C sont également inopérants, comme rien. Et si vous avez misé sur 13, 12 et 14 vous ruinent comme 3 et 25. Le mécanisme de l'émotion, une fois déclenchée, peut continuer à se développer seul, nourri de lui-même, et même s'embellissant dans le souvenir par le fait simple de durer. Mais pour mettre en branle cette horlogerie nerveuse,  à chaque époque,  particulière presque pour chaque individu,  il faut une touche méticuleusement juste. Autour de ce point vif,  c’est l’écorce inexcitable où le précurseur à peine chatouille.

En plusieurs de ses points,  le génitisme (Zénitisme) d’Ivan Goll,  quand il veut être interreligieux et international,  reprendre l’oeuvre de Babel à l’époque de la confusion des langues,  outre qu’il fait,  par sa politique,  conviction,  se manifeste précurseur :  précurseur de la belle langue future,,  nourrie de six cents patois d’Europe ; précurseur d’une poésie intégrale,  stricte et perfectionnée qui sera à la poésie des jets d’eau sous le clair de lune,  ce que le stylo est à la plume.

Cette poésie a pour principal caractère d'être directe, je veux dire sans recul. Elle ne s'applique aux choses du jour même, alors que la poésie semblait réservée jusqu'ici aux faits d'hier et d'avant. Signe important et signe de force. Le souvenir d'une chose, on le sait, paraît plus beau et plus émouvant que la chose elle-même. Baigné de mémoire, c'est-à-dire d'oubli, il est plus riche d'associations, pourvu d'un sentiment à lui propre et persistant comme une odeur. C'est-à-dire qu'un objet à l'état de souvenir est bien plus facilement poétique qu'un objet encore réel. La minute passée offre moins de résistance au poète que la minute présente. C'est pourtant sur celle-ci qu'aujourd'hui nous braquons notre lyrisme et la forçons à être le poème. Les souvenirs fermentent par eux-mêmes, en vieillissant, un alcool de poésie. Quand un Henri de Régnier versifie Versailles, il n'a que bien peu de mérite. A ce travail, que trois siècles de mémoire on fait gratis pour lui, un modeste petit subconscient de fonctionnaire suffit. Même il se trouve inutile. Le seul mot : Versailles, sans même garniture de feuilles mortes, ruisselle de poésie (pour les gens qui aiment ça). Ce qu'on ajoute à ce mot tout poétisé est excessif et n'enfonce que des portes ouvertes. Prenez,  d’autre part,  le mot "chirurgien-dentiste" et tentez de le poétiser,  de le rendre émouvant,  beau. Il y faut une autre puissance lyrique,  une autre invention et une autre sensibilité que pour pleurer les feuilles mortes dans les jardins à la française. Goll réussit d’assez analogues tours de force. » Jean Epstein

Cet article sera l’occasion de la rupture entre Epstein et Goll

- extraits de la correspondance des Archives et Musée de la Littérature A.S.B.L. Bibliothèque Royale Albert Ier,  Bruxelles (M.L. 40/4 à 40/11)

1) lettre recommandée de Jean Epstein à Franz Hellens,  rédacteur en chef du Disque Vert,  15 juillet 1922 (M.L. 40/5): 

Monsieur,  Je reçois le numéro 3 (juillet 1922) de votre revue. Je suis extrêmement surpris d’y trouver un article que vous présentez comme étant de moi,  en le faisant suivre de mon nom. Je ne vous ai jamais envoyé d’article,  ni celui-là,  ni aucun autre (sauf un poème de Irène Hillel-Erlanger). Je n’avais,  ni n’ai non plus l’intention de vous en envoyer. Je vous prie de bien vouloir me faire savoir d’où vous tenez l’article que vous avez fait paraître sous ma signature. Je vous prie et au besoin vous commande soit de publier dans le plus prochain numéro du DISQUE VERT cette lettre toute entière,  soit d’y reconnaître publiquement que l’article "QUELQUES MOTS SUR LA POESIE D’IVAN GOLL" paru avec ma signature est oeuvre de faussaire et apocryphe.

            Quant à la NOTE DE LA REDACTION que vous vous êtes permis d'ajouter à l'article en question, j'en suis obligé de retenir l'intention qui me visait, et obligé de vous dire qu'elle constitue de votre part une goujaterie que peu de revues se seraient permises à l'égard  d'un collaborateur même supposé,

                                               A vous lire

                                                           Jean Epstein

En outre, je me réserve de donner à cette affaire telles suites que je jugerai utiles.

2) lettre du 17 juillet 1922 d’Hellens à Goll  (M.L. 40/4): 

"Mon cher ami,  Le Disque Vert semble voué à l’aventure. Figurez-vous ce qui m’arrive… J’ai reçu hier matin une lettre recommandée de M. Jean Epstein ainsi conçue:  (citation intégrale de la lettre M.L. 40/5). Ce à quoi j’ai immédiatement répondu la lettre ci-jointe. Lisez-la et dites-moi ce que vous pensez de tout cela. Quant à moi,  j’estime que cet incident est assez amusant et donnera au D.V. une publicité inattendue,  cordialement Franz Hellens

3) lettre de Goll du 20 juillet 1922 répondant à Franz Hellens (M.L. 40/9):.

Je suis étonné et peiné d’apprendre que M. Epstein que je considérais jusqu'à aujourd'hui comme un de mes rares amis,  se laisse aller à une odieuse calomnie,  comme cela n’est possible que dans ce cloaque appelé "littérature "...Une lettre autographe de M. Epstein contient ces lignes:  "Passez mon article sur vous si vous voulez dans ou ailleurs,  mais pas dans Feuilles Libres. Je leur donnerai sans doute autre chose ”

...Je vous signale cette effarante coïncidence,  que dans le n°3 du “Disque Vert” et dans le n°17 de “L’esprit nouveau”,  qui ont paru presque le même jour,  M. Epstein dit à deux reprises des choses presque identiques sur Goll et Cocteau. Cela est évidemment gênant. Mais cela ne l’autorise pas à qualifier mon envoi de “ faux et apocryphe “.Ma femme a été au courant de la chose,  elle a lu l’article de M. Epstein,  écrit de sa propre main:  il a traîné sur ma table pendant plus de quatre semaines. Croyez-vous franchement que je me sois rendu coupable de faire dire à un ami autre chose qu’il m’ait écrit lui même?  Et d’ailleurs,  il y est dit si peu de choses!  Je suis navré de cet incident,  qui me fait un peu mieux comprendre les hommes de cette époque “ fatiguée “,  chère à M. Epstein...”

4) Télégramme du 20 juillet 1922 à Franz Hellens  (M.L. 40/6) :

Arrangerai affaire personnellement avec Goll stop ne publiez pas correspondance stop Votre bonne foi reconnue stop Confraternellement Jean Epstein.

5) lettre recommandée du 22 juillet 1922 d’Epstein à Goll (M.L. 40/7):

"Mon cher Goll,

Votre argumentation ne vaut rien. Il me serait tout à fait indifférent,  d’avoir au cours de deux articles paraissant simultanément,  introduit les mêmes phrases. J’ai trop appris qu’il faut vingt fois répéter pour se faire comprendre. La seule chose qui me fâche est que justement toute la mauvaise foi soit de votre côté comme elle l’était déjà lorsque vous avez ” arrangé “ à mon insu la traduction de votre ASTRAL que j’avais bien eu tort de vous faire sur votre demande. Cet “ arrangement “ vous l’avez fait paraître dans La VIE DES LETTRES 1 sans mon autorisation et sans même m’en avertir,  manière tout à fait incorrecte de votre part et que vous avez renouvelée avec LE DISQUE VERT. Dès alors je vous dis de vive voix ce que je pensais de votre incorrection et,  si j’ai accepté à ce moment vos explications assez embarrassées,  en fait néanmoins j’ai cessé à cause de cela de m’occuper de la préface et de la traduction de vos poèmes 2. En ce qui concerne l’article dont vous avez envoyé “une copie” à M. Hellens,  “copie” que le Disque Vert a publiée: 

1° Il est entendu que vous avez eu entre les mains une première rédaction d’article,  entièrement écrite et raturée de ma main ;

2° Ce brouillon n’a jamais porté pour titre:  Quelques mots sur la poésie d’Ivan Goll,  mais Quelques mots sur la Poésie d’aujourd’hui;

3° Je suis au regret de vous dire que je ne reconnais pas dans la “copie” parue à mon insu dans Le Disque Vert l’article que vous avez eu entre les mains ;

4° Je vous avais formellement interdit de faire paraître cet article nommément dans la revue de M. Hellens qui alors s’appelait SIGNAUX...

Néanmoins,  en souvenir de nos relations passées,  mais passées sans retour,  je ne veux pas vous causer le tort moral considérable que je serais en droit de vous faire,  et,  considérant que vous devez avoir agi sans comprendre exactement ce que vous faisiez,  je renonce à la publication de ma première lettre à M. Hellens,  à la publication de toute lettre concernant votre incorrection,  me réservant,  s’il y a lieu,  de désavouer purement et simplement,  le texte de l’article en question. Mais il doit être bien entendu que c’est là de ma part une mesure de pure clémence à votre égard.”

6) lettre recommandée du 22 juillet 1922 d’Epstein à Franz Hellens  (M.L. 40/8):

“ Cher Monsieur,  Je vous remercie de votre prompte réponse et je vous confirme mon télégramme.La copie ci-jointe de ma réponse à la lettre que m’a écrite Ivan Goll,  vous expliquera dans quel esprit de camaraderie indulgente je veux bien renoncer à la publication de ma première lettre à vous adressée. Je renonce à cette publication à la condition expresse qu’aucune autre lettre ou note concernant cet incident ne sera publiée,  ni dans Le Disque Vert ni ailleurs,  sauf,  si je le juge utile et je vous le ferai savoir sous peu,  une note désavouant purement et simplement le texte de l’article incriminé,  mais mettant hors de cause votre bonne foi. Si toutefois M. Goll exigeait la publication d’une lettre quelconque de lui et que vous fassiez droit à sa requête,  je vous demanderais alors de publier dans le même numéro,  dans le même texte,  et intégralement toute la correspondance que nous avons échangée à ce sujet,  y compris cette lettre et ma lettre à Goll dont la copie est jointe à cette lettre. Je vous répète que je reconnais votre entière bonne foi et je vous prie de croire à mes sentiments confraternels. Jean Epstein

7) lettre du 24 juillet 1922 de Goll à Franz Hellens  (M.L. 40/10):

Mon cher confrère,  Comme suite à ma lettre du 20 courant.,  je viens vous faire part que dans une lettre que vient de m’adresser M. Jean Epstein il se trouve le passage suivant:  «… je renonce à la publication de ma première lettre à M. Hellens,  à la publication de toute lettre concernant votre incorrection,  me réservant,  s’il y a lieu,  de désavouer purement et simplement,  le texte de l’article en question ». Je considère donc l’incident comme clos. Toutefois je serais heureux d’apprendre votre point de vue dans cette affaire et vous réitère l’expression de mon regret pour tout ce qui vient de se passer. Ivan Goll

8) lettre du 25 juillet 1922 de Goll à Franz Hellens  (M.L. 40/11):

Mon cher Hellens,  Je vous confirme ma lettre d’hier et vous remercie de la vôtre qui s’est croisée avec la mienne… Que nommez-vous une nouvelle accusation?  L’affaire "Astral" ?  Elle illustre parfaitement la première. M. Epstein savait très bien que sa traduction allait paraître à "La Vie des Lettres". Or,  en effet,  je me suis permis de changer le texte et le sens de certains passages de mon poème,  sur les épreuves,  mais aucunement le style de sa traduction. C’est à ma pensée,  non à son style que j’en ai voulu!  Car,  en traduction d’une langue dans l’autre,  certaines choses deviennent banales ou incompréhensibles ;. Il vous dit la vérité,  de ne pas avoir été content de ces remaniements. Je lui ai démontré,  de vive voix,  ce jour - là,  qu’il était puéril de se trouver offensé. Je m’explique toute cette campagne par une folie de persécution,  doublée d’une folie des grandeurs,  dont est atteint ce jeune homme,  qui sent le vin de la publicité lui monter à la tête. Quand à ses nouvelles assertions concernant son article du " DISQUE VERT ",  il ment en prétendant que son article n’était pas définitif:  il ne présentait pas une seule rature et avait été remanié à plusieurs reprises par lui. Il est de mauvaise foi en ne pas voulant reconnaître ma "copie",  dans laquelle cependant il ne m’a pas relevé la moindre inexactitude matérielle. Croyez-vous qu’il aurait omis de le faire le cas échéant?  C’est surtout sur ce point que j’attire votre attention!   (Une coquille de votre compositeur sans doute lui fait cependant dire "le génitiste Goll" au lieu de "zénitiste" !) Il est vrai que le titre était,  primitivement,  "Quelques mots sur la poésie d’aujourd’hui",  mais nous avions ensemble ultérieurement décidé,  de donner à l’article le titre actuel. Cet incident vous parait-il tellement considérable que vous vouliez en publier les moindres détails?  Qu’est-ce que cela regarde les badauds?  Une revue n’a-t-elle pas mieux à faire qu’à répandre les odeurs de cuisine?  Pourquoi sacrifier votre place réservée à de beaux poèmes,  à un procès qui n’en est pas?  Nous avons été des amis,  et il me répugne qu’on traîne en public des lettres où à chaque ligne j’étouffe des sanglots. Je vous ai dit ce que je pensais de l’état d’âme de Jean Epstein.

Souriez en lisant ses dernières lignes,  où l’adolescent applique "une mesure de clémence" à son aîné!  Voilà où mène un succès trop précoce. Quand à la publication de nos lettres,  je vous prie de ne rien en faire,  puisque l’initiateur de cette querelle a lui-même renoncé à toute publication. Sur le point de partir demain dans le Tyrol,  je vous prie de me tenir très au courant de cette liquidation          votre    Ivan Goll.

1) Vie des Lettres et des Arts,  Déc. 1921:  Astral est paru sous la seule signature d’Yvan Goll; il n’est pas fait mention d'un traducteur.

2) Le Nouvel Orphée,  ce recueil paru en 1923 aux Editions de la Sirène  (Jean Epstein y exerçait des responsabilités) renferme de nombreux textes publiés auparavant en langue allemande,  pièces de théâtre,  poèmes dont Astral dans une version comportant de nombreuses variantes avec celle parue en Décembre 1921.

lettre de Goll, Steinach,  Tyrol, du 22 août 1922 à Lajos  (Louis) Kassák :

Cher Lajos Kassak,

Votre lettre m’est arrivée ici, pas très loin de vous et tout d’abord, pardonnez-moi cette réponse tardive. Un de mes voisins à l’hôtel – la fille de quinze ans d’un des plus puissants magnats de la banque ici è Budapest – m’a traduit votre article magnifique qui m’a ravi. Je vous suis si reconnaissant d’avoir traduit " Astral " et " La Chaplinade". Votre intention de les publier dans une édition spéciale me semble très important, du fait  de la publication de "Chaplin en de nombreuses autres langues".…Les quatre dessins de Fernand Léger sont déjà dans le domaine public. Je les ai vus sur des posters américains. Souhaitez-vous vraiment les imprimer ?

Je serai à Vienne, début septembre avec ma femme Claire et je serais heureux de vous voir

…malheureusement, je n'ai pas le manuscrit avec moi. Naturellement, je vous autorise à imprimer n'importe où les deux poèmes de vous que j'ai traduits en français, en vous demandant de mentionner mon nom.

                                   Avec mes meilleures salutations

                                                                       Ivan Goll

lettre de Louis Aragon (août 1922)

(S.D. août 1922) en vacances à Steinach,  Tyrol adressée à Georges Auric :

"....J'ai eu l'autre jour une très grande peur parce qu'ici                                                                  "IL Y A LES GOLL"

et ça vous fait un saisissement de rencontrer ÇA tout d'un coup dans un autre pays:  heureusement ils ne m'ont pas vu..... "

¹ du catalogue de Lib. J.F. Fourcade (Décembre 1999) 3,  rue Beautreillis 75004,   Paris.

lettre de Goll (Paris, 27 rue Jasmin) du 12 octobre 1922 à Maximilian Harden (Berlin) :

à traduire

(p. 45 dans Yvan und Claire Goll : Bücher und Bilder.

Katalog der Ausstellung im Gutenberg - Museum zu Mainz,  1973

Télégramme de Georges Kaiser à Yvan Goll 5 décembre 1922 (en allemand)

Cher Yvan Goll,

Je crains, hélas, que "Mathusalem" ne meure jamais - mais vous vous êtes assurément, grâce à lui, rendu immortel -- Merci ! !

                                                           Georg Kaiser

SDdV                                                                   

                                                           1923

lettre précédente 7 mai 1920 - Rien pendant presque deux années

Rainer-Maria Rilke - Château de Muzot sur Sierre, Valais 11 avril 1923

Liliane,

J'espère que tu n'es pas encore dans la jungle africaine, mais encore accessible à l'un de ces exercices européens, comme l'est une petite lettre. Oui, je désire beaucoup, beaucoup de t'atteindre par cette feuille — car j'ai à réparer tant de silence    vraiment à réparer, avant tout parce qu'il s'étend sur une époque où tu avais pu l'interpréter comme une certaine préméditation !

Mais, si cette fois-ci, je n'ai pas répondu tout de suite, c'était parce que j'espérais pouvoir t'envoyer en même temps mes deux nouveaux livres, la récolte de l'hiver 1921/1922    (ou plus précisément d'un seul mois, béni au-delà de toute mesure humaine ; février 1922  —) : ceux-ci m'auraient, d'un seul coup disculpé auprès de toi. Que mon silence ait pu ainsi durer, n'est que l'effet d'un tel ébranlement par le travail, jamais je n'ai subi d'aussi violents orages de l'émotion : j'étais devenu un élément, Liliane, et je pouvais tout ce dont les éléments sont capables. Et malgré que cet hyménée fut court pour la mesure humaine (mon corps, d'ailleurs, ne l'eût pas supporté plus longtemps), tout, avant et après, était cependant déterminé et commandé par lui,    et des lettres, qui exigeaient la même plume, je n'en écrivais que dans des cas indispensables.

  Pourtant, aujourd'hui, je ne peux pas encore te faire parvenir mes livres (de l'un, je ne possède que quelques exemplaires, l'autre, n'est pas encore sorti des presses) mais, fais-moi savoir combien de temps tu resteras encore à Paris, j'espère que tu les recevras encore avant ton départ, ou, du moins, lorsque tu reviendras avec la Panthère !.

            Je te remercie pour tes livres et aussi pour ta pensée de me les envoyer.

   (Yvan Goll aussi m'a envoyé le sien, sans que j'ai pu lui accuser réception et lui répondre, transmets-lui mes chaleureux remerciements et amitiés).

            En ce qui concerne les tiens, l'Anthologie  Américaine m'avait déjà donné beaucoup de joie. Mais le tien, bien davantage naturellement. Tu as une admirable capacité de trouver en toi même la mesure de ton expression, ma chère Liliane, et c'est bien cela qui signifie pour une femme être poète.

            Toujours je te reconnais, souvent avec une sorte de jubilation, —  mais les Films Lyriques m'ont prouvé combien nos inspirations sont les mêmes, seulement elles se trouvent, parfois en contraste par la manière inconsciente que nous avons de les soutenir.

            Je suis heureux que tu connaisses (et aimes) ce Valais incomparable, mais, sans doute, n'auras-tu pas trouvé, à l'époque, ma vieille tour. De l'avoir trouvée, en été 1921, fut mon salut.

                                                                                                                                 Rainer 

Claire Goll : Rilke et les femmes, Falaize 1955 p.74 à 77

lettre  de Goll Paris 29 juin 1923 à Mario de Andrade, lui donnant l'autorisation de traduire ses poèmes

lettre  de Goll Paris 20 juillet 1923 à  Ephraïm Frisch, Munich

avec cette carte de visite

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                                       IVAN GOLL

                            CORRESPONDANT LITTERAIRE ET THEATRAL

                DU BERLINER BOERSEN-COURIER (BERLIN)- NEUES WIENER JOURNAL

                (VIENNE)    -   HAMBURGER  ANZEIGER   (HAMBOURG)       -     PRAGER   

                TAGBLATT (PRAGUE) - FRANKFURTER GENERALANZEIGER (FRANCFORT)

                                     MUNCHER  NEUESTE  NACHRICHTEN (LEIPZIG)

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Rainer-Maria Rilke - Château de Muzot sur Sierre, Valais 24 juillet 1923

Liliane,

Enfant si riche et, pourtant, qui tend les mains, poétesse mobile de toi-même,  — si je ne t'ai pas fait cadeau d'une lettre, c'est parce que j'étais absent six, sept semaines, et que je vais tout de suite repartir et qu'on ne m'a fait suivre aucune missive pendant mon absence de sorte que j'en ai maintenant (comme tu peux l'imaginer) des montagnes sur mes tables...une Suisse de lettres, hélas, et j'aurais tellement envie d'une plaine. Tes deux petites lettres n'étaient pas écrasées sous la masse, elles reposaient légèrement comme descendues dans leur (ton) vol.

            Ecoute ! Les Elégies ! Pour le moment il n'y a qu'une édition de luxe, dont je ne reçois que deux ou trois exemplaires et autant de hors commerce, en tout.

            Mais l'un de ceux-ci t'appartient, Liliane. Je te l'envoie aujourd'hui : il n'y avait pas moyen de faire le paquet plus tôt.

            Et, maintenant, lis-le avec ton cœur. Il n'y a personne au monde, Liliane, personne, qui ne devrait pas avoir mon adresse. Pourquoi t'en voudrais-je que tu l'aies donnée à Marthe. (Reproche suffisant pour moi qu'elle ne l'avait pas déjà).

            Au revoir, bientôt à Paris.

                                               Rainer

Claire Goll : Rilke et les femmes, Falaize 1955 p.77 à 79

lettre de Chagall aux Goll du 30 juillet 1923

Bad Blankenburg Thüringerwald le 30/ VII 1923

                                   Mes chers amis  !

                        Vous voyez  - Je suis encore

en Allemagne   et  hélas ! au sanatorium . 

J'ai  été  très fatigué  et  pour  venir  à

Paris en bonne santé, j'ai parti  pour

quelque temps se reposer.  Maintenant, je

  vis, je  partirai  bientôt  encore   un

   mois  . J'attends    moi-même  avec

  une grande impatience quand je serai

  enfin à mon Paris.

  Quant  à  chevaux  - je  les occuperai

  avec grand  plaisir. Nous  parlerons

  nous-mêmes de tout ceci

                          Mes  bons   compliments

                       à vous deux

                                   Marc Chagall

SDdV

Ivan voyage en qualité de directeur parisien de Rhein-Verlag, Bâle-Zurich ; il va voir à Stuttgart Bosch qui finance cette maison d'édition. Il me laisse dans la Villa de notre ami, Henry Kahnweiler, négociant en tableaux, à Boulogne/Seine (note de Claire Goll)

Yvan (Paris) à Claire (Boulogne/Seine)  septembre 1923 MST p. 19

                                                        Paris Jeudi soir

Chère enfant adorée,

            Encore une pensée que je t'adresse du Kid's Palace *.

Mon cœur était si plein de toi et de tes larmes. Il m'est très difficile de partir. Mais tu seras si bien et si au frais. Une seule chose : s'il te plaît, ne réclame rien, cette fois ; au contraire, allège le travail de Lucie **. Et tu fais quelque chose de gentil : achète dès demain un gros poulet à 20  ou 25 frs et apporte-le leur. Si tu vas à Montmartre pour tes cheveux, achète un poulet tout rôti. Sinon un frais. Première qualité.

            J'apporterai aussi de Nancy quelque chose de joli... et avant tout : vois-moi, vois mon cœur débordant, vois mon amour et ma fidélité tout à fait consciente et sûre.

                                                                                                                      Ivan

* c'est ainsi que Goll appelait leur appartement 27, rue Jasmin

** Lucie Kahnweiler. Claire se trouvait à Boulogne /Seine chez leur ami Henry Kahnweiler.

lettre Ivan Goll (Plombières-les-Bain) à Francesco Cangiulo 11 septembre 1923

à recopier

lettre d'André Malraux à  Ivan Goll du 21 septembre 1923

                                                                       21.9.1923

                                               Mon cher Goll

                                   Quand revenez - vous ! Si ce

                           n'est  avant  la  fin  du  mois ,

                          voulez - vous me faire parvenir

                          l'argent  au  tôt  !   Vous   allez

                          bénéficier, pour des raisons que

                          je  ne  veux  pas  vous  préciser

                          par  lettre ,  d ' une  grosse

                         différence. Je compte payer les parts

                         dont  je vous avais parlé à 350 env.

                         entre  200  et  210 . L'introduction

                         aura lieu vers le  1 er  Novembre

                         à  250 minimum.

                                   Mes hommages à Claire. Votre

                                                                                  Malraux

                                  

Claire (Boulogne/Seine) à Ivan (Nancy ou Stuttgart)  septembre 1923 MST p. 41/42/43

                                                           Boulogne   

Mon plus que cher,

            Nous allons en ville dans une demi-heure, c'est pourquoi je ne puis qu'insuffisamment suivre les commandements de mon cœur.

            Avant tout, ne te fais pas le plus minuscule des soucis pour ton enfant chéri. Il se comporte avec autant de bienséance qu'on peut l'attendre d'une élève de Goll.

            Tous sont charmants pour moi. Je dors avec Béro*. Elle est drôle, rit beaucoup et sa gaieté innocente est contagieuse pour moi, si mélancolique,. Hier soir, avant de nous coucher, nous nous sommes respectivement mesuré les "coupoles" de nos seins, à l'aide de deux bols à café de grandeurs différentes. Nous avons constaté que B. a encore moins que moi de cette poitrine qui vous est si précieuse, à vous les hommes. Tu as donc tort de m'appeler ton "garçon". Tout au plus ton: garçon de joie.

            Pour la poule, je devrais recevoir le "Mérite Agricole". Je l'avais farcie avec tant de sentiment que la famille a affirmé que c'était la meilleure poule de leur vie. Et j'avais tellement tremblé d'être encore une fois de tomber sur un poule dûre comme de la pierre, comme ce fossile que je t'ai rapporté du marché un jour. Ce poulet historique qui t'a décidé à faire le marché toi-même dorénavant. Mais cette fois-ci, on n'a jeté que les os rongés et non la poule toute entière.

Lucie l'avait d’ailleurs préparée de façon très raffinée. Elle cuisine magnifiquement. Je vais grossir, c'est sûr. Haini** est, comme toujours, tout de chevalerie et de charme. Zette*** sort, certes, d'un tableau de Greuze ou de  Boucher, mais elle est également froide comme une peinture. Elle n'a pas la chaleur de Béro.

             Je suis allée chercher notre courrier. Rien d'important sauf une lettre d'André-**** :

"Mon cher Goll, quand revenez-vous ?". Il t'attend d'urgence avant la fin du mois parce qu’ il veut te procurer, grâce à son père des actions à un prix inférieur.  Ainsi, j'apprends l’existence de tes transactions bancaires que tu m’as toujours cachées avec soin. D’accord, je n'y entends rien et cela m'ennuie. Mais dans ce cas ! Mon cheri, on ne fait pas d'affaires avec des amis. C'est déjà assez qu'André t'ait racheté le film. Certes, il ne l'a pas fait pour des raisons humanitaires mais par un malentendu au sujet de l'expressionnisme allemand. Mais il se débarrassera difficilement de ce film.

            Je t'en prie, perds de l'argent au jeu, mais ne joue pas une amitié qui m'est particulièrement précieuse !

            Se faire guider par A. à travers le Musée Cernuschi est un plaisir extraordinaire. Mais, ne fais pas avec lui de promenades boursières !

Ah, je sais bien que je prêche dans le désert. Tu adores spéculer sur les valeurs-papiers. Sûrement tu aimes l'incertitude de ce jeu. A. peut se permettre cela. Il reçoit les "tuyaux" de son père. Mais toi, tu es un génie du rêve et non un génie de finance. Pour le premier, tu es un gagnant, mais dans le second tu es un perdant. Nous en avons déjà souvent  fait l'expérience.

            Que de fois, ai-je constaté l'attraction magique qu'exerce sur toi ne serait-ce que la roulette d’une baraque de foire !. A ce moment-la, je découvre sur ton visage cette passion bien française pour le hasard, l'inattendu, la chance . Cette chance dont Lessing (est-ce lui ?) disait comiquement « Corriger la Fortune, en allemand, il veut dire "tricher". Ah que la langue allemande est pauvre, quelle langue lourdaude! ». En quoi il se trompait, car, comparée avec la langue allemande, c'est le français qui est la langue pauvre.

            Evidemment, si, à cause de ces actions, tu avançais la date de ton retour, alors, dans ce cas, je prendrais les éventuelles pertes avec félicité. Donc ;, pour quel jour dois-je annoncer ton retour à André ? Quel ? Quel ?

            On m'appelle  Ils attendent en bas. Je suis obligée de terminer. Je dois te saluer cordialement de la part d’eux tous.

            J’ajoute à ces salutations, un long baiser avec ce souhait : apporte beaucoup de sang dans ce cœur " qui déborde ",

                                   anémique de sang et d'amour

                                                                       Ton enfant

  • Belle-sœur de Henry Kahnweiler, mariée ensute au peintre Elie Lascaux

**  Henry Kahnweiler

*** Belle-sœur de Henry Kahnweiler, mariée ensuite à l’ecrivain Michel Leiris

**** André Malraux

***** Directeur d’une Banque

lettre de Rainer-Maria Rilke - Berne  22 octobre 1923

                                               Berne, Hôtel Bellevue,

                                               Le 22 octobre 1923.

            Liliane,

Avant de t'envoyer ceci, j'ai déchiré une lettre écrite pour toi, avant hier soir car je ne voudrais pas te dire les généralités au moment où tu me demandes assistance. Et pourtant, sache toi-même comment trouver l'exceptionnel, qui ne serait valable que pour toi, puisque je ne connais que sommairement cette sorte d'affliction qui t'accable et te met à une dure épreuve.

            Vois-tu, il me semble, qu'en ce jour, où pour la première fois il est exigé de toi d'éprouver la mort à travers la mort de l'être infiniment proche, toute la mort (en quelque sorte bien davantage que la tienne, l'éphémère), le moment est venu où tu puisses être le mieux capable de percevoir le pur secret qui, crois-moi, n'est pas celui de la mort, mais celui de la vie.

            Il s'agit maintenant, avec la générosité inouïe et inépuisable de la douleur, d'incorporer à sa vie la mort, toute la mort, devenue palpable (et presque ta parente) à travers un être des plus chers, une mort qu'on ne peut plus ni décliner ni renier.

            Attire à toi cette épouvante, feins aussi longtemps que tu en es capable, une intimité avec elle, ne l'effarouche pas, en t'effrayant devant elle, comme font les autres.

            Apprivoise la, ou si ta capacité de la surmonter est trop faible, tiens-toi tranquille et silencieuse, afin qu'elle puisse t'approcher, cette présence toujours écartée de la mort, et qu'elle t'étreigne. Car voici ce qu'est devenue pour nous, la mort. elle, qui, toujours pourchassée, ne pouvait plus se faire connaître.

            Si la mort, au moment où elle nous blesse et ébranle, trouvait le plus humble parmi nous, confiant (et dénué d'épouvante) avec quels aveux se livrerait-elle à lui, enfin ! Il suffirait d'un simple moment d'élan, d'une brève suppression du préjugé et la voici déjà prêt à des confidences infinies, qui dompteraient notre appréhension et qui nous forceraient de l'accueillir dans une tremblante attente.

            Patience, Liliane, rien qu'un peu de patience !

Admise à l'essentiel, initiée, tu célèbres la première fête du détachement de toi-même.

            Dans la mesure où tu perdis une protection et où tu en es frustrée, tu deviens toi-même plus protégeante, donneuse de protection.

L'esseulement, qui t'assaillit, te rend capable de mettre en équilibre la solitude des autres.

            En ce qui concerne ton propre accablement, tu t'apercevras bientôt qu'elle a donné, à ta vie, une nouvelle mesure, une nouvelle unité de mesure dans l'effort et dans l'endurance.

Je conseille seulement, Liliane, je ne tente pas autre chose que d'être près de toi dans ces simples paroles.

            Un jour, plus tard, tu me diras, si elles ont pu te diriger car nul n'atteint à l'assistance et à la consolation, sauf par la grâce.

                                               Rainer

Claire Goll : Rilke et les femmes, Falaize 1955 p.79 à 83

                                                           1924

Almanach des Lettres françaises et étrangères Janv.  Fév.  Mars 1924

sous la direction de Léon Treich

Vendredi 14 Mars 1924 : Interview de Georg Kaiser par Ivan Goll sur ses pièces et sa conception du Théâtre :

"Je n’ai jamais écrit pour les autres,  mais pour moi. Une pièce de théâtre est un problème géométrique. J’écris une pièce de théâtre uniquement pour me prouver à moi-même que je sais conclure et extraire les résultats de la vie humaine. Une fois écrite,  elle ne m’intéresse plus. "Et il est très vrai,  en effet,  que Georg Kaiser n’assiste jamais aux répétitions de ses drames. Kaiser,  d’autre part,  est apparu à M. Goll affreusement mélancolique,  presque neurasthénique.

-“ Je ne peux presque pas vivre avec les hommes. Ils m’ennuient foncièrement … ma ville me rend malade. Je ne viens à Berlin que pour affaire ; Je ne fréquente aucune personnalité littéraire,  sinon mon éditeur avec lequel je conduis des luttes féroces,  pour défendre mes intérêts.”

Yvan Goll à Zdenek Kalista, lettre, Paris, sans date, envoyée à Prague.

Dans : Kalista, idem ci-dessus, page 127.

Le voyage de Kalista à Paris marque l’apogée des relations entre Goll et Kalista. Ce dernier en parle ainsi en 1967 : „ Mes contacts avec Yvan Goll étaient à leur apogée lorsque je partis à Paris à l’automne 1923. [...] Quelques jours après mon arrivée dans la "ville des lumières", je sonnai à la porte de l’appartement de Goll au 27, Rue Jasmin. Je fus reçu cordialement. Des soirées entières, je fus l’invité de Goll et de son aimable jeune épouse Claire (née Studer). En quelque sorte, Goll était aussi mon hôte en dehors de sa maison ; j’allais voir avec lui  plusieurs premières de théâtre, surtout dans des théâtres plutôt avantgardistes, comme par exemple le Théâtre de l’Atelier, j’allais voir avec lui de nouveaux films - surtout les nouveaux films de Chaplin, mais aussi des films historiques français -, j’allais voir avec lui des expositions artistiques. Il me présenta à Jean Cocteau. Il m’introduisit dans l’atelier de Marc Chagall au 110, Avenue Orléans où je fis la connaissance de nombreux artistes de l’avantgarde et je me rapprochai de Chagall au point de devenir l’un des premiers propagateurs de son art chez nous. [...] Peu importe que Karel Teige m’avait précédé une fois de plus auprès de Goll. Il avait été à Paris au printemps ou à l’été 1923 et n’avait pas manqué de rendre visite à notre ami commun. [...] Et il n’y avait aucune raison d’être jaloux, car Goll n’aurait certainement pas réduit pour Teige la cordialité fraternelle qu’il me témoigna pendant tout mon séjour à Paris. D’ailleurs, Teige m’accompagna à l’époque à Paris non seulement de ses bons voeux, mais aussi avec des adresses précises - à commencer par l’adresse de l’hôtel de M. Aubriot Rue Abbé Grégoire jusqu’aux adresses de nos amis littéraires et de leurs cafés. Et moi de mon côté, j’ai transmis les coordonnées de toutes les personnes que j’ai connues [...] à Jaroslav Seifert lorsqu’il s’apprêta à se rendre à Paris." 55

55 Kalista, idem ci-dessus, page 120-121.

Lors de sa visite chez Goll à Paris, Kalista emporta plusieurs de ses travaux pour les proposer à des éditeurs et des théâtres à Prague. Une maladie sérieuse l’empêcha cependant de mettre en oeuvre tous ces projets.

En Janvier 1924, Goll écrit à nouveau à Kalista pour s’étonner de son silence :

Yvan Goll à Zdenek Kalista, lettre, Paris, 26 Janvier 1924, envoyée à Prague.

« Sans espérer une lettre de remerciement, j’attendais néanmoins, après plus de 2 mois, une information sur les nombreuses démarches que vous comptiez entreprendre. Votre jeunesse est-elle si oublieuse ? »56, Dans : Kalista, page 127.

Malgré une lettre explicative de Kalista, Goll garda, lui aussi, le silence. Et lorsque Kalista se rendit à nouveau à Paris en 1925 et essaya de se présenter chez lui, la porte de Goll Rue Jasmin resta fermée - hasard ou destin ? Quelque temps après, les contacts entre Goll et Karel Teige devenaient également plus espacés pour finalement se tarir complètement. Seul par l’intermédiaire de membres ou d’artistes proches de Devetsil comme Josef Sima, Bohuslav Martinu et peut-être d’autres, Goll maintenait un mince contact avec l’avantgarde tchécoslovaque qui avait émergé après la première guerre mondiale“, se souvient Kalista en 1967 et il ajoute en rétrospective :

« Il ne serait cependant pas correct de négliger l’importance qu’avait notre amitié aux temps de nos débuts artistiques. Sur le plan politique aussi, elle nous aida à tenir un cap résolument à gauche qui trouva son expression dans la nouvelle génération puisque Goll - lui-même communiste - veilla attentivement à mettre sur pied une solidarité entre les éléments révolutionnaires au sein de la jeunesse artistique européenne, et en nous mettant en contact avec Zenit de Zagreb, il le fit expressément dans l’intérêt de cette grande solidarité. »57

57 Kalista, idem ci-dessus, page 122.

On peut supposer que la raison pour la rupture des relations de Goll avec les avantgardistes tchèques Kalista, Teige, Seifert et Cernik réside dans le fait que les éditeurs et collaborateurs des revues de Prague manifestèrent, à partir de 1923/24, un intérêt prononcé pour le groupe des surréalistes parisiens autour d’André Breton, Louis Aragon et Philippe Soupault et cherchaient le contact direct avec ce groupe. A partir de cette époque, presque tous les livres d’André Breton par exemple étaient, peu de temps après leur première parution en France, publiés également à Prague. Probablement, Kalista et ses amis ne savaient rien jusque là de la controverse qui opposa Goll et ses amis - Paul Dermée, Pierre Albert-Birot, Francis Picabia et Robert Delaunay entre autres - à Breton et ses amis au sujet de l’évolution du surréalisme français. Ces événements qui dépassent le cadre du présent exposé 58, coïncident curieusement avec l’arrêt des relations de Goll avec les auteurs de Prague.

Les auteurs germanophones de l'expressionnisme n’étaient pas tous originaires d’Allemagne. Georg Trakl était autrichien, Franz Kafka, Franz Werfel et Max Brod vivaient à Prague, René Schickele, Ernst Stadler, Hans Arp et Yvan Goll étaient d’origine alsacienne. Parmi les représentants des beaux Arts, les russes Wassili Kandinski et Alexej Jawlenski par exemple faisaient partie du groupe munichois du „Blauer Reiter“. Suite à une émigration, que ce soit pour des raisons politiques, religieuses ou artistiques, quelques représentants des beaux arts en Roumanie nouèrent de nouveaux contacts et jouaient les intermédiaires aussi bien dans leur pays d’origine qu’à leurs nouveaux lieux de résidence : ainsi les peintres Victor Brauner et Peter Takal et le compositeur Marcel Mihalovici. Ils devinrent tous à Paris des amis proches d’Yvan Goll et illustrèrent ses oeuvres.

Concernant la rencontre d’Yvan Goll avec l’avantgarde roumaine, nous ne disposons pas de connaissances sûres, mais il y a plusieurs pistes concrètes. Dans son exil suisse, Goll avait fait la connaissance du peintre et poète Tristan Tzara (1896-1963). Celui-ci avait publié en 1912 sa première oeuvre Simbolul (Le symbole) en collaboration avec Ion Vinea, ultérieurement co-fondateur de la revue Contimporanul, et l’architecte et peintre Marcel Janco. Tzara et Janco étaient venus de Bucarest à Zurich en 1915/16 pour y faire des études. En 1916, ils fondèrent le „Cabaret Voltaire“ auquel Claire et Yvan Goll étaient également attachés. En 1918, ils publièrent leur „Manifeste Dada 1918“. Ils entretenaient des relations avec Guillaume Apollinaire, Pierre Reverdy, Max Jacob, le peintre de Chirico et avec les représentants du futurisme résidant à Zurich. A partir de 1919, ils se lièrent d’amitié avec Francis Picabia (1878-1953) qui, en 1919, la même année que Goll, retourna à Paris, et avec André Breton qui, en 1924, publia le „Manifeste surréaliste“. En 1920, Tsara partit pour Paris où il collaborait à des revues Dada françaises („Dada N° 6 » et „Dadaglobe“), mais il coupa ses contacts avec Breton et Picabia en 1923 et - après une nouvelle tentative en 1929 - définitivement en 1935. Marcel Janco était rentré à Bucarest en 1922 et avait fondé la revue Contimporanul avec Ion Vinea. Il s’employait pour que ses amis zurichois Hans Arp, Sophie Täuber-Arp, Hans Richter, Viking Eggeling et Tristan Tzara puissent publier leurs oeuvres dans Contimporanul. Dans le numéro 49 de l’année 1926, on trouve une annonce concernant le „Manifeste du surréalisme“ du groupe autour d’André Breton. Dans Contimporanul, Janco et Vinea acceptaient aussi des annonces des revues françaises L’Esprit nouveau, Les Nouvelles Litteraires et La Revue Européenne. Il était donc facile pour Yvan Goll d’établir un contact littéraire avec la Roumanie à l’aide de ses amis qui, après avoir vécu à Paris, étaient rentrés à Bucarest.

Une autre relation intéressante passe par Ljubomir Micic à Zagreb : celui-ci s’intéressait également aux auteurs roumains. L’exemple le plus connu est celui d’Alfred Margul-Sperber (1905-1967). Dans Zenit, en Juin 1921 (page 9), Micic publia de „Alfred Sperber - Paris“ le poème „Juli 1919“ en langue allemande. Cet auteur, originaire de Zablotow/Bucovine, se sentait chassé de son pays natal après que la Bucovine, suite au traité de paix de St. Germain en 1919, eût été attribuée à la Roumanie. A l’automne 1920, il se rendit via Vienne à Paris où il fit la connaissance d’Yvan Goll et de Claire Goll-Studer. 60

De son séjour à Paris, il existe une photo de lui en portrait faite en Octobre 1920 dans un photomaton. Celle-ci permet de dater sa visite chez Goll. Dans leur catalogue d’exposition In der Sprache der Mörder. Eine Literatur aus Czernowitz, Bukowina, les éditeurs Ernst Wichner et Herbert Wiesner écrivent en 1993 sur la visite de Margul-Sperber chez Goll :

"Dans un IIIe cahier de poèmes (1929-1932) ouvert probablement en 1932, Sperber note également les poèmes et recueils de la période entre 1914 et 1923 qu’il croyait alors disparus. [...] Séparément de la liste chronologique des poèmes plus récents, il mentionne aux pages 55-66 quelques textes écrits probablement en 1922 dont "Drei arabische Motive" avec l’annotation : "Ces trois poèmes, venant du poète soi-disant arabe Jussif Dere[a?]r, ont été remis en 1920 [sic] à Yvan Goll à Paris pour son projet d’une anthologie mondiale."

Dans son introduction (Avant-Propos à l’anthologie mondiale Les Cinq Continents, Goll écrit : " Cependant, je n’ai pu être tout à fait indépendant dans mon choix : pour la plupart des pays, dont j’ignore la langue, j’ai dû me confier à mes distingués collaborateurs et traducteurs, qui ont bien voulu me seconder pour cet effort, et me fournir les lunettes grâce auxquelles j’ai pu connaître les poésies étrangères."

Le fait qu’il y ait eu un contact plus étroit à Paris entre Sperber et Goll ressort d’une indication datant de l’année 1949 : Dans sa première lettre qu’il adresse à Yvan Goll, le jeune poète Paul Celan écrit le 27.09.1949 :

" Un homme auquel je dois beaucoup, Alfred Sperber, un poète allemand vivant en Roumanie, m’a beaucoup parlé de vous [...]." 62

Sperber émigra aux Etats Unis en 1921 et ne rentra en Roumanie qu’à la fin des années 20. Dans sa lettre du 1.03.1962 adressée à Paul Celan, Sperber revient sur le temps qu’il a passé à Paris :

" Cher Paul, j’ai tout le temps mauvaise conscience de ne pas vous avoir mis en garde à l’époque contre la femme de Goll. Il y a quarante ans déjà, elle n’a pas cessé de tramer des intrigues entre moi et son mari - de sorte qu’à la fin Goll venait toujours chez moi parce que j’évitais sa maison." 63

lettre de Rainer-Maria Rilke - Château de Muzot sur Sierre, Valais 5/2/1924

            J'ai bien, vers Noël, senti ton approche légère par Le boulevard nostalgique, tendre Liliane, et j'ai voulu te répondre sur le même plan. Si je suis tard, c'est que je passe un assez piètre hiver, j'ai même dû - le cœur gros - quitter dernièrement ma bonne vieille tour, pour aller faire un traitement à la montagne près de Montreux. Je suis de retour depuis peu. Je m'arrange mal à cette nécessité d'aller quérir les médecins : moi qui pendant 23 ans, ai vécu sans jamais recourir à un interprète pour m'expliquer avec ma nature. Nous étions tellement du même langage !

            Assez, n'y pensons pas.

            Je viens de recopier pour toi de mon carnet de poche quelques improvisations qui te reviennent par ton gentil „ Boulevard ”. Je n'ose pas dire que ce soit du français; c'est un élan du souvenir vers une langue entre toutes aimée. Les vers qui un peu, malgré moi, s'y rapprochent, sentent, je crains, le pastiche. Mais chez toi ils ne seront ni blâmés, ni méconnus -, mais aimés tout simplement.

   J'ai hâte de les expédier me rappelant tes projets d'Afrique. Quand est-ce que tu partiras vers la Panthère ? Fais-moi un petit signe au moment du départ pour que mes pensées puissent te suivre dans l'éblouissante aventure

                                               Rainer

Claire Goll : Rilke et les femmes, Falaize 1955 p.83 à 85

lettre de Goll à Tihannyi datée 5 mai 1924

Monsieur Tihanyi

15 rue Delambre

rue des Ecoles

Paris

                                                                                                          Paris 5 Mai 24

                                               Mon cher Tihanyi,

            

            J’ai téléphoné à Cocteau pour le mettre au courant de votre visite:  il m’a dit,  que très occupé,  il vous avait prié de repasser dans deux jours.

            J’aviserai aussi Soupault.

En attendant,  vous pourriez aussi aller voir,  de ma part,  Nicolas Beauduin,  le directeur de la Vie des Lettres,  20 rue de Chartres à Neuilly,  que je préviens et qui vous recevra sûrement.

            Allez-y un matin.

J’espère que vos efforts seront couronnés de sucés et vous salue

                                                           cordialement

                                                           Ivan Goll

Tihanyi n’a jamais illustré Ivan Goll. En 1936,  paraît aux Editions "Ars",  Paris (82 pages): 

Robert Desnos - Tihanyi. Peintures 1908 - 1922. Texte de Robert Desnos et 32 planches de phototypie.

lettre de Rainer-Maria Rilke - Château de Muzot sur Sierre, Valais 2/6/1924

                                   Juin …

Et ici, je m'arrête déjà, Liliane — on peut écrire trois fois Mai d'une haleine, dans ton haleine, mais trois fois Juin …?

Et, je m'arrête de nouveau — tout effrayé, que je t'impose comme tu prétends, un destin, Liliane... hélas, s'il en était ainsi (tu me connais) que pourrais-je faire pour l'alléger, pour le changer ? (: tout au plus échanger ses chagrins contre d'autres !) Mais il n'en est pas ainsi, il ne doit pas en être ainsi—  tu te trompes dans ton ardeur infinie, égarée par toutes ces voix d'oiseaux dans la chaude nuit de ton cœur que tu m'énumères.

            Je suis seul ; et je serai tout heureux, ma petite Liliane de te montrer ma vieille tour et mes cent roses qui commencent à s'ouvrir à l'été…, seulement je crois, que tu dois seulement venir si tu te trompes, si je ne t'impose pas de destin quel qu'il soit. Sans cela, ce serait une tristesse de se revoir au lieu d'une joie et si tu venais, ce n'est qu'elle que je te demanderais, la joie, et plus elle serait grande, mieux il vaudrait.

            Et il faudrait que tu viennes vite, très vite, car il se peut que je sois obligé de m'absenter pendant quelques jours, vers le dix, Tu descendras à Sierre et je serai obligé de te loger au Bellevue. Envoie-moi un télégramme.

( baldigst, sein, denn es wäredenkbar, das ich so um den zehnten herum für ein paar Tage fortginge. Die Station ist Sierre, ich müste Dich auch unten im „Bellevue” logieren. Schick ein Telegramm.)

    Au revoir, Liliane, aux beaux bras et au cœur plein d'oiseaux,

                                                                                              Rainer

Claire Goll : Rilke et les femmes, Falaize 1955 p.85 à 87

Télégramme en français Rainer-Maria Rilke - Sierre, Valais 5/6/1924

Madame Claire Goll

27, rue Jasmin, Paris - 16 ème

                                                                       Sierre, 5/6

            Donc à plus tard car je pense être Muzot à l'époque indiquée. Autrement j'espère qu'alors on pourra se rencontrer dans ville suisse sur ton passage. Rainer

Claire Goll : Rilke et les femmes, Falaize 1955 p. 87/88

lettre de Goll à Vygodski du 5 Juillet 1924 conservée au même endroit (près de Moscou) et datée  témoigne de l’intention de Meyerhold de mettre en scène Methusalem dans son théâtre : „Cher camarade. Deux amis viennent de me transmettre une bonne nouvelle : Chagall et Ehrenburg. Ils disent que vous aimez ma pièce "Methusalem" et que vous voulez la monter. Ce serait la plus grande joie qui puisse m’arriver et le plus bel espoir que j’avais en écrivant cette pièce se réaliserait: car je pensais tout le temps à la Russie. J’ai essayé de rendre impossible "l’éternel bourgeois " en le ridiculisant : n’est-ce pas une façon de l’étrangler ? En même temps, j’ai essayé d’introduire dans cette pièce les éléments les plus récents du théâtre qui contribuent absolument à l’action caustique. "Methusalem" sera donné cet hiver à Berlin et à Vienne, également à Rome. Mais Moscou doit occuper la première place, Meyerhold en tirera les effets suprêmes. Je vous prie de m’écrire bientôt. Avec fraternité et admiration, Votre Yvan Goll. [P.S.] Je vous envoie le texte français paru dans mon livre "Le Nouvel Orphée" - je suppose que vous connaissez le texte allemand ? Choisissez celui qui vous plaît le plus. Vous avez bien sûr l’autorisation pour la traduction.“ 81

lettre d’Yvan Goll à Vladimir Majakowski du 5.07.1924 à Moscou - significativement le même jour qu’à Dimitri Vygodski, le traducteur russe de son Methusalem  :

« Cher camarade. De nombreux amis - Chagall, Grosz, Ehrenburg, Yarmolinski - tous les voyageurs qui se sont rendus en Russie m’ont conseillé de vous envoyer mes oeuvres ainsi qu’à quelques autres camarades. A la place des nombreuses petites brochures parues en Allemagne, je vous adresse un recueil de mes poèmes et drames édités en langue française. J’écris en allemand et en français, mais je n’appartiens qu’à l’Europe. Je considère que la pièce la plus importante du Nouvel Orphée est  Mathusalem -  un drame révolutionnaire qui est agressif par le grotesque, à l’encontre de  l’éternel bourgeois. Je vous prie de lire particulièrement celui-ci. Et si je pouvais avoir des nouvelles et lire quelque chose de la merveilleuse Russie, je serais heureux.

Pensées fraternelles, Yvan Goll.

Lorsque vous aurez reçu le livre mentionné ci-dessus, je vous enverrai Les Cinq Continents, une anthologie mondiale, avec les poèmes des poètes les plus récents de tous les pays ; la Russie y est représentée par BLOCK, MAJAKOWSKI, ESSENINE, EHRENBOURG etc.

SDdV

carte-lettre de Goll adressée à Francis Picabia du 6 juillet (1922 ou 23 ou 1924 ?) :

                                                                                              Paris XVI ème

Monsieur                                                                               27, rue Jasmin

Je suis obligé d'écrire une étude sur la peinture dite dadaïste.

Je connais certaines de vos oeuvres, mais pas toutes : pourriez-vous m'aider à les mieux connaître ?

Je vous le demande tout en craignant que je n'en fasse pas que l'éloge.

            Croyez, Monsieur, à mes sentiments confraternels,

                                                           Ivan Goll

Bibliothèque Jacques Doucet, Paris :  B.L.J.D. A -I- 1 (8) n° 587

lettre de Rainer-Maria Rilke - Hôtel Ragaz, Ragaz, Valais 22/7/1924 (vendredi)

                                               Hôtel Ragaz, Ragaz

                                               ce 22 juillet 1924

Si je lis bien, Liliane, ton message aux ailes tendres et rapides —, tu n'entreras en Suisse que le 20 août passé ? Cette période me semble si lointaine dans les improvisations de mon été que je réalise au fur et à mesure des circonstances souvent imprévues, que je ne saurais pas encore te dire, si tu me trouveras à Muzot ou ailleurs.

   Je suis à Ragaz, je vais à Zurich, et je pense rentrer à Muzot le 2 Août. Y resterai-je ? Je ne sais. Il y aura certaines difficultés, changement de bonne etc.

  - Mais n'importe où tu me trouveras, si tu me fixes à temps ton itinéraire. Etes-vous bien à la campagne ? Donne-moi alors de tes nouvelles, Liliane, ce serait une désolation de te manquer lors de ton passage, mais nous allons tout faire pour éviter une telle déconvenue -

                                                                                                          Rainer

Claire Goll : Rilke et les femmes, Falaize 1955 p.88/89

lettre de Rainer-Maria Rilke - Château de Muzot sur Sierre, Valais 15/8/1924 (vendredi)

    Dis-moi vite, Liliane, si tes projets s'accompliront comme tu l'avais prévu ? Car : si tu entres en Suisse tout de suite après le 20 de ce mois, je pourrais encore t'attendre ici et te faire voir ma demeure et ce beau pays devenu mien. Ce qui serait parfait. Autrement, il faudra se donner rendez-vous ailleurs, car je compte de repartir des Grisons peu après cette date. Donc : les tiennes, Liliane. Que je me réjouis à l'idée de te revoir bientôt !

                                                                       Rainer

Claire Goll : Rilke et les femmes, Falaize 1955 p.90 - lettre en français

Lettre de Guillermo de Torre 17 août 1924  à Ivan Goll

27, rue Jasmin  : arrivée le 18 et renvoyée :

Chez Rhein-Verlag, Traummenstrasse, Zurich cachet du 29/08/24

Ghéthary (Basses-Pyrénées) 17 août 1924

                                         Mon cher ami,

       Bien reçu votre  carte ? Lu hier le "J. L."  J 'attends

donc  pour la prochaine  semaine  ma chronique et  la  note de vous.

Votre "Réhabilitation   du   Surréalisme "   me  semble  très  opportune .  C'est  justement ce

que  je  -  moins qualifié pour parler de ces choses  -  disais  à  Aragon il y a quelques jours : C'est Apollinaire l'inventeur du Surréalisme (cf. Mamelles de Tirésias) et les néo-dadas (?) Naville, Morisse, etc.- dont je ne comprends bien les intentions - leurs suiveurs. Je  parlerai aujourd'hui avec Drieu et Aragon et vous dirai ses appréciations. -

Je quitte Ghéthary prochainement. Veuillez faire m'envoyer le prochain n° de "JL" à Poste Restante de San Sebastian, or on le vend là-bas.

votre                                Guillermo de Torre

lettre de Rainer-Maria Rilke - Château de Muzot sur Sierre, Valais 20/8/1924

Pauvre Liliane,

            et moi qui m'attendais à recevoir la nouvelle de ton arrivée ! mon premier sentiment fût : si seulement tu avais pu venir vite jusqu'à moi, comme cela m'aurait fait du bien de t'assister dans ta grande et subite douleur, le milieu et le paysage, tout m'aurait peut-être secondé dans cette tâche. Et je te demanderais encore à l'envisager, si mon propre départ n'était pas imminent, car ce n'était plus que toi que j'attendais.

            Toutefois, fais-moi savoir, où tu te rendras de Zurich, dès que tes plans se dessineront. Il est, d'ailleurs probable que je passerai par Zurich avant ton départ et alors, nous pourrions nous y rencontrer. Je te préviendrai.

            Pour le moment, j'attends moi-même des nouvelles qui préciseront le jour de mon départ et les étapes de mon voyage. Et ici, il tombe une pluie froide comme on y est peu habitué dans le Valais, au mois d'août.

            Une chance, Liliane, que tu sois chez des amis. Sens ma présence et mon désir de te consoler, bien que, je le sais, il sera impuissant, comme nous le sommes tous.

                                                                                  Rainer

Claire Goll : Rilke et les femmes, Falaize 1955 p.91/92

lettre d'Ivan Goll  au  Journal Littéraire nº 20 - 6 septembre 1924 (samedi):

    M. André Breton,  entouré d'une garde subitement « surréaliste »,  et composée d'une poignée d'ex-dadaïstes IIIè catégorie,  d'une part  (Louis Aragon aurait-il vraiment télégraphié sa réponse de Guéthary ?),  et de quelques hommelettes de « l'Oeuf Dur » d'autre part,  a été vivement surpris d'apprendre que le Surréalisme existait,  en nom,  déjà depuis plus de douze ans,  et,  en fait,  depuis plus longtemps encore.

   En réalité,  voici un petit coup d’Etat de M. André Breton compromis !  Car il rêvait  (c'est lui qu'il nous l'apprend dans sa lettre,  M. Robert Desnos m'ayant un jour,  dans une brève entrevue,  appris qu'on préparait une nouvelle revue sans prononcer d'ailleurs le mot  « surréaliste ») il rêvait de déchaîner à la rentrée,  une « Révolution Surréaliste »,  un « Mouvement Surréaliste » un « Manifeste Surréaliste ». Ah non,  assez de « mouvements ».

    Il est ridicule de vouloir faire une « Révolution surréaliste »,  pour se poser ensuite en dictateur du Surréalisme.

   Monsieur Breton, prenez-en votre parti : vous ne serez pas le Pape du Surréalisme.

Dans « littérature » vous avez escamoté le Surréalisme en tant qu'école. Vous auriez dû y manifester l'esprit surréaliste,  certes,  puisque que vous et vos amis êtes les descendants directs (je l'ai dit dans mon article « Réhabilitation » d'Apollinaire et des autres surréalistes. Mais vous y avez substitué le Dadaïsme,  enfant naturel,  dont le père inconnu s'appelle Hugo Ball.

    Le Surréalisme existe depuis une douzaine d'année. Il existe des oeuvres surréalistes,  qui sont autrement significatives,  que celles que votre lettre nous annoncent : « les Mamelles de Tirésias » d'Apollinaire,  le « Bondieu » et plusieurs autres pièces de Pierre Albert-Birot  (qu'Apollinaire lui-même a patronnées), « Au pied du mur » de Louis Aragon écrit bien avant la « Révolution ».

    En 1919,  dans les préfaces de ma pièce « Mathusalem »,  j'écrivais :

« Le poète surréaliste évoquera le royaume lointain de la vérité,  en collant son oreille au mur de la terre. Soyons alogiques :  c'est la meilleure arme contre les phrases,  qui étouffent la vie. Les hommes parlent,  la plupart du temps,  pour remuer leur langue,  non leur esprit. A quoi bon tant parler,  tout prendre au sérieux ?  L'alogisme dramatique rendra ridicules les formules de tous les jours,  toute la logique mathématique et la dialectique dont se compose la vie,  etc.… etc.…) ».

   Je dédie ces lignes à M. André Breton pour la documentation de son prochain « Manifeste ». Il me dira si cela est de la « vague littérature ». Elles ne s'appliquent qu'au théâtre. Quant à la poésie,  j'ai toute une théorie à sa disposition.

   Quoi qu'il en soit,  le Surréalisme appartient à tout le monde et ne sera pas monopolisé. En attendant la « Révolution Surréaliste »,  j'ai bien envie de fonder plus simplement,  une « Evolution Surréaliste ».                   Ivan Goll

carte-lettre de Goll adressée à Francis Picabia du 29 septembre 1924 (lundi):

                                                           à Monsieur Francis Picabia

                        Serait-il possible de vous voir un de ces jours à Paris ?

                                                           bien cordialement

                                                                       Ivan Goll

                                                           27, rue Jasmin, XVIème

                        Nous n'avons pas encore la place nécessaire pour votre charmant petit chien

B.L.J.D. A-I - 1 (10) n° 490 (Bibliothèque Jacques Doucet, Paris) 

Lettre de Goll (14 octobre 1924) à Claire,  27 rue Jasmin, Paris (Goll habite pendant son séjour à Berlin chez Georg Kaiser)

                                                                                  Berlin  mardi matin (14 octobre)

                        Mon ange lointain,

            Ainsi ce fut vraiment un succès hier soir. (Générale de "Mathusalem") Six rappels. Beaucoup de rires, et sans cesse des applaudissements au cours de la pièce.

Le metteur en scène Neubauer est un poète. Cet Autrichien des Alpes plein de fantaisie, fit montre de tant de passion et d'enthousiasme qu'il obtint de l'éditeur Kiepenheuer que la présentation de la pièce à Vienne soit supprimée et que Berlin obtienne la Générale. Un type un peu fou, sanguin et je ne peux pas lui en vouloir. Il a merveilleusement réalisé  Mathusalem. Le Rêve - la triple figure de l'étudiant - le Duel - magnifique, et très souvent des morceaux de jazz dans le spectacle ainsi que pendant les entractes. Mouvement, mouvement.

     Et tu n'as donc rien perdu (sauf la pièce) à ne pas être présente. J'étais assis, tout recroquevillé, dans une loge. Tout seul. Je ne vis presque personne. Après, vint une dizaine de gens: Kiepenheuer, les deux Angermeyer, Arnolt Bronnen, Neubauer le metteur en scène avec sa femme et quelques jeunes gens; tous allèrent chez Bressel, mangèrent des "schnitzel", burent peu, se séparèrent à minuit. Je n'aurais pas non plus voulu que tu te montrasses en public.

            Toute la soirée tu fus mon ange lointain et souriant et je ne pensais qu'à toi, songeant combien tu es belle dans ta "robe de corbeille" (un cadeau de Paul Poiret). Mais tu as raison : seule la séparation prouve l'immense amour que nous avons l'un pour l'autre. Tu es un fragment de moi-même, non la moitié mais les trois-quarts, et sans toi, je flotte, inexistant, à travers la ville, le long des êtres humains.

            Mais ne regrette pas trop de ne pas être ici : ce soir, il est impossible d'avoir des places pour " Sainte Jeanne ".(de G.B. Shaw, Jeanne jouée par Elisabeth Bergner dans une mise en scène de Max Rheinhardt, Générale le 14 octobre au Deutscher Theater de Berlin)

     Tout se passe hors de nous, de ce que vivent les autres individus, on ne sait rien. On ne peut savoir qu'un sentiment, un amour, et même pas le savoir : le vivre, si fort qu'on ne le remarque pas clairement. J'aimerai toi seule, toujours. Tout le reste, c'est la vie quotidienne.

     Ce matin, j'ai été me promener pendant deux heures dans le parc du Château, près de la Luisenplatz. Bel automne encore estival, les bons vieux arbres, un étang à l'abri de toute critique. Tout ce qui est humain me répugne vraiment.  Je ne me réjouis pas, non : depuis longtemps, je n'ai été si triste. Au fond, rien de ce qu'on fait n'a le moindre but. Le parc lui aussi est ennuyeux. Et la nature, on ne peut pas la supporter.

                                                          Si tu étais là !

                                               avec ton Wani

                                                                   Ne tu pourrais-tu pas venir  encore ?

Georges Kaiser n'est pas encore arrivé à Berlin, fidèle à son principe, qui est de ne pas aller au Théâtre. Les Angermayer sont réellement très aimables. Dieterlé est hostile, Mathusalem l'irrite. Je ne sais pas encore du tout, à vrai dire, à quel concours de circonstances je dois cette Générale, si vite décidée, presque soudaine. Concurrence avec Vienne ? Kiepenheuer s'intéresse à tes oeuvres : je les lui apporterai jeudi.

          Salue Wagner (le cousin d'Elisabeth Bergner). Ecris-moi bientôt tous les détails de toutes tes minutes.

S'il te plaît, quand Clara (Malraux) habitera avec toi, enlève de la cheminée le casier qui contient les lettres.

          J'apprends à l'instant que Hasenclever est à Paris, envoyé par le 8 - Uhr - Abendblatt. C'est une grossièreté. Je ferai du raffut, là-bas. Ne l'invite surtout pas avant que je sois revenu.

Yvan Goll à Claire à Paris (15 octobre 1924)

chez Georg Kaiser, 3 Luisenplatz, Berlin-Charlottenburg

mercredi matin

     Que pourrais-je dire ou faire de cet automne plus beau que tous les autres ? qui sème sur les dames les feuilles d'or et les mille journaux où il n'est question que de Goll et de Mathusalem et de Z.R.III. Je t'ai envoyé les plus importants : Kerr est étrangement fameux : 8 Uhr Abendblatt fait de moi un Werfel …, suivent aujourd'hui le Vorwärts avec un hymne de louanges mais il y a aussi les insanités les plus merveilleuses de la presse réactionnaire, dont tu riras beaucoup plus même que de Mathusalem. Malheureusement Ihering n'a rien écrit et Faktor est sévère. En tout et pour tout, je sens que cette pièce vient tout de même quatre ans trop tard : la plupart de ses pointes sont émoussées ici. Berlin ne s'étonne plus de rien, cette ville a été lessivée par toutes les eaux d'égouts.

       Réellement, la représentation est remarquable - et que tu ne la voies pas, cela m'attriste tant. Je suis malade de tristesse. Je n'ai pas une minute de joie. Je n'ai pensé qu'à toi sans cesse. " A quoi cela me sert-il, puisqu'elle, avec ses grands yeux bienheureux, n'est pas là ?" J'aimerais mieux repartir tout de suite. J'erre dans Berlin comme un perdu. N'ai de plaisir à rien et pas envie de faire des affaires. Je ne mange pas. Je maudis les parcs dorés qui sont en face de ma fenêtre, où je ne peux pas te situer.

            A l'instant ta lettre arrive, après qu'hier j'ai plusieurs fois rouspété au téléphone (à la Schmiede [ Berliner Verlag Die Schmiede qui va publier en 1925 Germaine Berton d'Yvan Goll]), Tout va bien : mais que tes douleurs aient recommencé d'une façon si aiguë. T'étais-tu tellement énervée, dimanche ? je veux que tu m'écrives tous les jours. *

            Toutes tes commissions seront faites. Tes soucis apaisés. Je n'ai pas été, hier soir, voir "Sainte Jeanne", car je ne voulais rencontrer aucun des hommes de lettres. Mais dis à Wagner que j'irai voir Valentin. Le reste de la littérature me rend si malheureux. Dans l'ensemble, tu n'as absolument rien perdu à ne pas venir ici. C'est seulement la pensée qui fait si mal.

            Comme c'est splendide que tu aies commencé le roman.

Je me réjouis tant de travailler avec toi. Bientôt.

                                               Plus que jamais

                                                                       ton Vani

Mosse a parlé de ton volume de poésies dans le Vog-Zeitung.

Paraîtra bientôt.

Le "Triangle", (Das Dreick) nouvelle revue, donne une poésie française de toi.

* Adresse : Monsieur Iwan Goll,

                   chez Georges Kaiser,

                   Berlin-Charlottenburg,

                   Luisenplatz, 3.

carte-lettre de Goll adressée à Francis Picabia du 23 novembre 1924 :

                                                           Mon cher Picabia

                        Je viens vous demander, comme de juste, deux places pour la

Première soirée de "Relâche" : inutile de vous dire que ce n'est pas avec des sifflets mais avec des Trombones que "Surréalisme" viendra.

                                                           bien à vous

                                                                       Goll

                                                          

B.L.J.D. A-I - 1 (13) n° 24, Bibliothèque Jacques Doucet, Paris.


[1] née à Nuremberg le 29 octobre 1890,  fille de Joseph Aischmann et de Malvine Further,  domiciliés à Munich,  Hannhauserstrasse 19,  divorcée de Henri STUDER,  depuis le 27 mars 1919,  domiciliée 27 rue Jasmin. Il n'a pas été fait de contrat de mariage. …. en présence de Joseph Rivière,  homme de lettres,  et de Adrienne Pompont,  épouse Rivière,  sans profession,  rue Ramey,  59,  témoins majeurs....en la mairie du XVI F arrdt.

[2] Iwan Goll Claire Goll Briefe,  Florian Kupferberg Verlag,  Mainz/Berlin . Une nouvelle édition : Claire Goll & Iwan Goll " Meiner Seele Töne " paraîtra chez Scherz en 1978,  avec notes et commentaires de Barbara Glauert . c’est cette seconde édition que nous prendrons ici comme référence en utilisant les 3 initiales M.S.T.. La version française,  traduite sous le contrôle de Claire Goll,  se trouve à la Fondation Ivan et Claire Goll de Saint-Dié-des-Vosges (S.D.d.V.). Elle est à ce jour inédite.

Meiner Seele Töne : Les sons de mon âme est le titre choisi par Barbara Glauert-Hesse pour cette correspondance . Il est extrait de ce télégramme d’Ivan Goll à Claire

du 20/7/1932 MST p.106

Ehrwald 20 - 07 – 1932 - Claire Goll - 19, rue Raffet, Paris

Les sons de mon âme t’appartiennent. Mes doigts ne sanglotent que pour toi . Seule la mort délivre du " serment Chopin ".Personne ne sait que je joue de la mandoline .Mandolinete

[3] Stefan Zweig :  Journaux 1912 - 1940,  édités par Knut Beck et traduits de l’allemand par Jacques Legrand (Ivan Goll p.278,  281,  282,  287,  465 — Claire Studer 282,  287,  450. ) Belfond,  1986 

[4] …La meilleure preuve fut donnée par une pièce de Georg Kaiser "Du matin à minuit" (Von Morgens bis Mitternachts), écrite entièrement et sans arrière pensée pour le théâtre mais dont l'adaptation pour le cinéma fut une vérité nécessaire et immédiate …

Recopier l'article de Goll

Une adaptation française de cette pièce "Du matin au soir" due à Yvan Goll existe à la Bibliothèque de l'Arsenal à Paris:  Ref. 4° YA2734 Rad.(77 pages) ; elle a été diffusée sur Radio Paris le 30/05/1939 avec un texte d'introduction de Pierre Descaves.